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Robert Castel (27 mars 1933-12 mars 2013) a pendant plus de vingt-cinq ans accompagné et enrichi les travaux du Cedias-Musée social (il était membre du conseil scientifique). Il restera comme l’un des plus grands sociologues ayant éclairé l’histoire et le devenir de la question sociale[1].

Formé à la fois à l’école de Pierre Bourdieu et de Michel Foucault, il a d’abord travaillé sur la psychanalyse et la psychiatrie. À partir du début des années 1980, ses recherches portent sur les interventions sociales, la protection sociale, les transformations des politiques sociales et du travail. Il a analysé les processus de constitution de la société salariale, puis leur effritement à partir du milieu des années 1970 et dégagé les conséquences de ces dynamiques sur l’intégration sociale et le statut de l’individu contemporain. Publiée en 1995, Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat est une œuvre magistrale qui le fait accéder à la notoriété publique.

Le salariat, en un siècle, était parvenu à endiguer précarité et exclusion. Le retour de ces plaies du travail moderne, qui frappent les plus démunis, marque le délitement de cet édifice. Après avoir décrit la lente mise en place de la dépendance salariale, puis sa remise en cause sous la pression de l’économie de marché, il montre que seul l’État est encore capable d’imposer un minimum de protection sociale pour limiter les effets d’un individualisme négatif qui n’a libéré le travailleur de ses anciennes dépendances que pour l’abandonner à l’aléatoire de la recherche d’un emploi et de la quête de sa subsistance.

Plutôt que d’exclusion, Robert Castel préfèrerait parler de désaffiliation. Si le statut du salariat correspondait à une forme de compromis social, à l’acceptation d’une certaine domestication du marché, le marché s’est réveillé, le retour des zones de non-intégration menace la cohésion sociale, l’instabilité sociale délite l’action collective, le sentiment d’insécurité s’étend à de nombreux domaines (santé, environnement, peur des autres...), le « précariat » se développe.

Récemment, dans La montée des incertitudes (2009), il a analysé les conséquences multiples des transformations du travail, à la fois pour la vie des individus menacés de désaffiliation et pour la vie collective. Partout naît et se renforce une insécurité sociale aux visages multiples, parfois contradictoires. Il faut donc édifier un nouveau compromis, réinventer, sous d’autres formes, « une société de semblables ».

Si l’approche de Robert Castel est une référence pour la sociologie contemporaine du changement social, elle l’est également pour le travail social et l’intervention sociale. D’une part, il a montré que la précarisation change le contexte du travail social, fait évoluer les caractéristiques des populations qui s’adressent à lui, ce qui constitue un nouveau défi. « Le travail social hérite de cette société », disait-il. D’autre part, Robert Castel a rappelé que : « Le travail social n’a pas à éponger toute la misère du monde : à l’heure de l’exclusion, c’est la volonté politique qui semble plutôt faire défaut, en amont, pour infléchir la tendance. Il ne sert donc à rien d’opposer ‘‘anciens’’ et ‘‘nouveaux’’ professionnels, qui oeuvrent ensemble pour que soit reconnue la citoyenneté de tous. »

Dans différentes instances du travail social, notamment à la Chaire travail social du Cnam[2] et au Cedias, il a partagé ses réflexions et recherches et proposé des pistes d’action pour penser le présent et l’avenir. Dans une conférence donnée dans le cadre du séminaire « Demain, quelles politiques sociales de solidarité ? », qui s’est tenu au Cedias de 2009 à 2011 avec pour objectif de s’interroger sur les modalités les plus adaptées pour construire des politiques sociales réalistes face à l’accélération des processus de désocialisation et d’exclusion, il affirmait que dans la « société moderne de plus en plus urbanisée, industrialisée, tertiarisée […], les protections rapprochées qui relèvent de la famille, du voisinage et des groupes concrets d’appartenance sont de plus en plus insuffisantes pour assurer la solidarité ; c’est pourquoi le rôle des professionnels, des institutions publiques et de l’État social garant en dernier recours de la solidarité me paraît de plus en plus essentiel ».

Ce que ne disent pas ces quelques lignes, c’est la gentillesse, la simplicité, l’intelligence, du chercheur, du sociologue, de l’enseignant, de l’homme, de l’ami. Adieu Robert, et merci.

 

Ses contributions à Vie sociale

« La question sociale commence en 1349 », Vie sociale, n° 5-6/1989, p. 9-25.

« Le social dans son temps. rencontre avec Robert Castel », dans Autour de Robert Castel, Vie sociale, numéro hors série, n° 3-4/1992, p. 11-61.

« Autour du livre Les métamorphoses de la question sociale. Conférence-débat », Vie sociale, n° 3/1995, p. 3-21 (repris dans ce numéro, infra, p. 21).

« À propos du statut scientifique de la recherche sociale », Vie sociale, n° 2-3/1996, p. 51-55.

« La question sociale : visions de sociologues, visions d’historiens. table ronde avec robert Castel, François Dosse, Bernard Lepetit et Jacques Rancière », Vie sociale, n° 6/1996, p. 5-32.

 


[1] agrégé de philosophie en 1959, maître-assistant de philosophie à la faculté des lettres de Lille jusqu’en 1967, Robert Castel rejoint Raymond Aron à la sorbonne. il y rencontre Pierre Bourdieu avec qui il commence à travailler, abandonnant la philosophie pour la sociologie. À partir de 1968, il enseigne dans le département de sociologie de l’université de vincennes. En 1990, il devient directeur d’études à l’école des hautes études en sciences sociales (EhEss). il est à l’origine de la constitution du Groupe d’analyse du social et de la sociabilité (Grass) et a dirigé le Centre d’étude des mouvements sociaux (EhEss-Cnrs) jusqu’en 1999.

[2] Robert Castel avait fait la conférence d’ouverture du premier et seul master de recherche travail social, du Cnam, en octobre 2002. La première promotion 2002-2003 s’est appelée promotion « Robert-Castel ».

 

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