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Auteur(s): 
Jacques Ladsous

J’avais dix-huit ans lorsque je rentrais dans ma vie d’adulte. Le monde nous était ouvert et les principes du Conseil national de la Résistance nous invitaient à prendre, sur le plan éducatif et sur le plan social, toutes les initiatives qui permettaient à notre devise républicaine retrouvée d’être vécue et d’insuffler à note pays une vigueur nouvelle. C’était passionnant, c’était exaltant, et c’est avec enthousiasme que je me lançais dans l’aventure. Nos premières communautés d’enfants d’après-guerre étaient imprégnées de ces idées, et nous nous efforcions de favoriser l’expression et l’exercice de la responsabilité. Le droit à la parole, le droit à la critique, le droit à l’initiative n’étaient pas simplement des mots, mais nous les vivions en permanence, dans une organisation où, sans gommer les statuts, nous nous efforcions de préserver une horizontalité des rapports, où chacun trouve sa place et sa dignité.

Hélas ! Très vite, les habitudes anciennes se sont réinstallées. Les hiérarchies se sont rétablies entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Les règlements intérieurs préparés par ceux qui savent se sont multipliés. L’obéissance, sans contestation, a été reprise très vite comme valeur première ; entre les tenants du pouvoir et les sujets soumis, les « saines » distances ont repris leur écart. Le souffle de la Libération avait perdu de sa force, et la routine des jours venait contrarier les « aventures » pourtant si nécessaires dans le domaine de l’éducation comme dans le domaine du social.

Longtemps, j’ai attendu qu’un ministre de notre République reprenne le flambeau et nous invite à retrouver nos élans premiers. J’ai rencontré des directeurs d’action sociale qui nous encourageaient dans cette voie. Mais je n’entendais jamais leurs propos confirmés par des membres du gouvernement. On revenait doucement aux rapports habituels. L’Adresse de Nicole Questiaux en direction des acteurs du social a réveillé tous mes espoirs. Non seulement elle nous encourageait à reprendre l’initiative, mais elle nous désignait comme principaux partenaires associés les « usagers », ceux que nous accompagnons dans la recherche de leur projet de vie. Sans eux, sans leur parole, sans leurs idées (à nous de savoir les exploiter) nous ne pouvions rien. Principaux bénéficiaires d’une action, nous avions la mission de les aider à en redevenir les acteurs principaux. Persuadée qu’il n’y avait pas qu’un modèle de fonctionnement, elle nous demandait aussi de réanimer les associations sociales dans la recherche de formules et de structures, non pas pour échapper aux classements administratifs sans doute nécessaires, mais pour échapper à l’habitude et à la répétition.

Initiative et qualité des professionnels (et donc valeur et qualité de la formation) ; écoute et participation des usagers (et donc analyse des besoins, des désirs et de leurs variations) ; pluralité des organisations (et donc variété des structures, participation des bénévoles, prise en compte de la société civile) ; voici les trois directions qu’elle injectait dans notre travail donnant enfin une réponse à notre attente.

Quel dommage, quelle erreur, que notre Président n’ait pas compris le message ! Plusieurs d’entre nous continuèrent à innover dans ces trois directions ; d’autres rentrèrent dans le rang. Une chance nous avait échappé.

Pas complètement pourtant. Il y eut des fonctionnaires, des militants associatifs pour perpétuer le message et essayer de le faire surnager dans le marais des réglementations et des restrictions qui furent le lot de ces dernières années. Retrouver, près de soixante-dix ans après, et dans une période où une nouvelle élection présidentielle peut laisser se développer des espérances, les idées-forces que le vice-président du Conseil supérieur du travail social que j’ai été n’a cessé de mettre en avant, c’est dire aux générations qui arrivent aux commandes que la volonté du Conseil national de la Résistance n’est pas perdue et que Stéphane Hessel a raison de la relancer. Je suis sûr qu’il y aura des professionnels en fonction qui sauront en faire quelque chose.

Jacques Ladsous

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