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Action sociale

Céline JUNG, L’aide sociale à l’enfance et les jeunes majeurs. Comment concilier protection et pratique contractuelle ? L’Harmattan (5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris), 2010.

Céline Jung étudie le « contrat jeune majeur », aide de protection de l’enfance élargie aux majeurs âgés de 18 à 21 ans, qui rencontrent des difficultés d’insertion sociale ou professionnelle faute de ressources ou de soutien familial suffisant.

L’auteure montre que l’articulation de cette pratique avec l’ambition de la protection ne va pas de soi et se demande si la protection n’est pas recouverte, du fait de la contractualisation, par des techniques et des visées qui la dénaturent. Elle s’interroge sur les objectifs de cette mesure articulée sur deux logiques : une logique de protection et une logique facultative. Décrivant l’aide en trois temps – la demande, l’évaluation de la demande et la délimitation des engagements et contreparties en vue d’un projet défini –, cette dynamique soumet l’accord de protection non au besoin, mais à la capacité d’inscription dans un projet à visée d’insertion. De ce fait, le jeune majeur se trouve dans une position inédite : à la fois objet de protection comme le mineur, et interlocuteur au même titre que le responsable légal. Cette position originale du jeune majeur protégé par l’Ase cristallise la problématique de l’articulation entre protection et responsabilisation.

Pour l’analyser concrètement, Céline Jung a fait, dans le cadre du master de recherche en travail social du Cnam, une recherche portant sur les professionnels de l’Ase qui accompagnent les jeunes majeurs. D’autres professionnels intervenant dans des institutions en prise avec les jeunes majeurs ont été également interrogés pour obtenir un contrepoint. L’enquête analyse les pratiques professionnelles et les représentations des acteurs, leurs propres interprétations de la mise en œuvre de l’aide aux jeunes majeurs et saisit la réalité des pratiques.

Céline Jung montre ainsi comment l’articulation de deux logiques, l’une responsabilisante, l’autre protectrice, génère des effets sur le parcours des jeunes. Le principe de réalité s’impose ;  même  si les professionnels restent sensibles à la dimension psychologique, et malgré leurs stratégies de contournement, c’est surtout l’aspect matériel et  administratif qui est pris en compte. Il y a glissement des missions, rabattues sur l’insertion. Le cadre réglementé relevant de l’aide facultative est ainsi détourné. C’est pourquoi, dans son livre vert, la commission de concertation sur la politique de la jeunesse recommande de refonder cette mesure d’aide sociale aux jeunes majeurs.

Brigitte Bouquet

HISTOIRE

Maurice CAPUL (dir)[1], L’invention de l’enfance inadaptée. L’exemple de Toulouse Saint-Simon (1950-1975), Ed. Erès (11, rue des Alouettes, 31520 Ramonville-Saint-Agne), 2010.

Quelle somme de travail ! Je suis admiratif. Et cela pourrait bien ne pas être terminé. Je lis page 104 :

« Ne sommes-nous pas un peu fils de Sisyphe ? Pouvons-nous prétendre, à un moment donné, que la tâche est achevée, que le "rocher" poussé à bout de bras a atteint le sommet de la montagne et qu’il ne retombera pas ? »

C’est bien toute l’histoire de l’éducation spécialisée qui commence d’une manière artisanale pour devenir progressivement un gros secteur de la vie sociale française. On peut penser que cela ne retombera pas mais, à la lumière de l’évolution, on s’aperçoit que les ressources mises à disposition de ce travail s’atténuent et que, la crise aidant, notre société ne consent plus les mêmes sacrifices. De toute façon, on ne reviendra jamais complètement en arrière, tout au moins peut-on l’espérer. L’histoire de cette invention se circonscrit à la région de Toulouse. Si elle avait dû s’étendre, je ne sais combien de pages nous aurions à lire… Mais ce travail de « bénédictin » permet de bien comprendre comment ce secteur a grandi.

Car s’il y a transmission portée par des mémoires, des moments de souvenirs, il n’y a rien de vraiment structuré qui permette un savoir : c’est le rôle de l’histoire.

« L’histoire se différencie radicalement de la mémoire, même collective. La mémoire est le souvenir d’une expérience vécue ; l’histoire, une construction, toujours problématique, à partir de traces. L’une relève plutôt du concret, du sensible, du subjectif ; l’autre, davantage de l’opération intellectuelle. La mémoire est propre à un groupe ; l’histoire constitue une prise de distance. La première se situe du côté de l’évocation et du jugement ; la seconde, tout entière écriture, démarche de compréhension/explication, revendique une exigence de vérité. Distinguer ces deux formes de connaissance évite de les confondre et permet donc de mieux saisir leur lien d’interdépendance dans la réalité. "La mémoire est la matière première de l’histoire. Mentale, orale ou écrite, elle est le vivier où puisent les historiens…". La discipline historique vient "à son tour alimenter la mémoire et rentre dans le grand processus dialectique de la mémoire et de l’oubli que vivent les individus et les sociétés". Il s’agit de prendre en compte des souvenirs et des lacunes " pour les transformer en une matière pensable, pour en faire un objet de savoir". Autrement dit, le travail de mémoire, "c’est le travail historique qui, en instaurant une distinction fondamentale entre histoire et mémoire, rend possible l’appropriation critique des traditions" » (p. 24-25).

En explorant tous les champs qui s’attachent à l’action en direction des enfants dits inadaptés, puis handicapés, Maurice Capul et son équipe ont fait œuvre d’histoire, une histoire de développement progressif à partir de besoins et de fortes personnalités, une histoire de structuration où le rôle de l’État prend progressivement le relais des initiatives privées et où se constitue un corps :

  • Un corps d’institutions d’abord fermées puis de plus en plus ouvertes au fur et à mesure d’une certaine tolérance de l’opinion publique ;
  • Un corps de formateurs, car s’il faut des professionnels qualifiées, il faut bien inventer un contenu garantissant cette qualification ;
  • Un corps d’administrations parfois séparées, parfois regroupées, selon la constitution des ministères compétents ;
  • Un corps de pratiques à la fois globales ou spécifiques où la vie quotidienne, la scolarité, les examens psychologiques, les rééducations diverses (de la motricité, du langage, de l’écriture…), les soins (médicaux et/ou psychothérapiques) sont étudiés avec leurs apports progressifs.

Avec minutie, l’équipe de ce livre s’interroge sur cette évolution à travers le regard et le témoignage des cadres, des professionnels, des sujets eux-mêmes, et autour de personnalités régionales, dont le rayonnement, la valeur, les recherches qu’elles ont menées ont dépassé le cadre de la région pour retentir dans l’hexagone et même au-delà.

En citant seulement les noms de l’abbé Plaquevent, du Dr Chaurand, de Jean Lagarde, en regardant du côté de Saint-Alban, berceau de la psychiatrie institutionnelle où domine la figure de Tosquelles, on sent toute l’importance que leurs idées ont donnée à la transformation d’une action au départ seulement charitable et assistantielle, en une réflexion approfondie sur l’éducation, l’insertion, le traitement, la prévention… qui a marqué la deuxième partie du siècle précédent.

Entrez dans ce maquis, de la lingerie à la psychothérapie, du local à l’international, des actes simples de la vie à l’élaboration d’une sorte de doctrine sociale, vous ressentirez la fierté d’avoir, à votre place, contribué à l’émergence d’une compréhension nouvelle de l’homme.

Dans la conclusion de cet ouvrage, Maurice Capul, Juliette Jover et Jacques Pineau unissent leur réflexion pour poser les interrogations d’aujour­d’hui :

« L’évolution du secteur dit "de l’enfance inadaptée" entre 1950 et 1975 s’est accompagnée d’importantes transformations, comme avec l’arrivée de nouveaux professionnels appelés parfois "techniciens". L’allure et l’organisation des établissements ont changé, les pratiques professionnelles se sont diversifiées au point de voir apparaître de nouvelles qualifications. Une question demeure cependant : les répartitions des tâches ou les divisions du travail ont-elles contribué à une amélioration de la "prise en charge" des jeunes en difficulté ? Cette dernière expression, impliquant une vision "globale" du sujet, est remise en cause alors que le terme "prestation" se profile ici et là.

En apparente contradiction, apparaît le "budget global". Concilier l’avancée des idées et techniques, l’approche plurielle des situations de l’enfant, la technicisation des professionnels exigeant un "territoire" d’intervention, la gestion des équipes, l’altération des financements, devient alors mission impossible. La complexité est en marche. Si elle peut bénéficier aux usagers de ce secteur dont effectivement les problématiques sont complexes, le problème des risques de morcellement se pose. La politique de sectorisation, que l’on a vu naître dans une optique d’ouverture, de proximité et de mutualisation, s’accommode mal d’enjeux économiques et de pouvoir. La dimension "service public" du secteur de "l’enfance inadaptée", adossé au soin et à l’éducation, est l’objet d’interrogation : alors que l’"usager" devient un "client", qu’en est-il de la prise en compte de la demande individuelle et de la reconnaissance de la personne dans sa singularité ? Derrière l’analyse des besoins se dessine l’étude de marché, avec les possibles dérives que porte en elle l’idéologie managériale. Toutes raisons rendant plus nécessaires que jamais la sauvegarde et la conservation des archives intéressant l’histoire de l’enfance en difficulté. »

Jacques Ladsous

Christian CHEVANDIER, L’Hôpital dans la France du vingtième siècle, Ed. Perrin (76, rue de Bonaparte, 75006 Paris), 2009.

Ce livre apporte beaucoup d’éléments nouveaux sur ce vaste champ que constitue l’histoire des hôpitaux. Il propose aussi une synthèse fort utile des travaux existants. Fidèle à sa méthode déjà déployée sur l’histoire du métier des cheminots[2], Christian Chevandier porte son attention prioritairement sur l’hôpital comme lieu de travail. Exploré sous cet angle, le lecteur découvre des aspects méconnus des métiers à l’œuvre et leur vécu : aides soignantes, personnel administratif, notamment, ainsi que l’univers des malades travailleurs, ces derniers contribuant jusqu’à un temps récent à l’économie hospitalière.

L’Hôpital constitue aussi un objet d’étude très fécond pour les chercheurs en sciences sociales et une fenêtre sur le monde des relations sociales. Christian Chevandier ne manque pas d’évoquer à ce sujet les grands intellectuels du XXe siècle comme Michel Foucault et des chercheurs moins connus qui ont étudié, par exemple, le travail de nuit ou le quotidien du travail d’une aide soignante. Aucun élément de la vie quotidienne n’échappe au regard de Christian Chevandier. On apprend tout ce que pouvait signifier le port des différents uniformes, cornettes, voile, et leur signification autant comme marque sociale que comme accessoire de la technique.

À travers l’ouvrage, le lecteur se rend compte de l’ampleur des changements intervenus en un siècle.

L’hôpital, tel qu’il était au début de la Troisième République, est un lieu de déchéance, un endroit où l’on se trouve dans un état de dépendance. Cela renvoie à une politique sociale municipale – plutôt l’assistance que les soins. À la fin du XXe siècle, il est devenu un espace que les individus de toute origine connaitront à un moment de leur existence, fortement technicisé, symbole d’un progrès remarquable.

L’auteur décrit cinq grandes périodes : « L’hôpital républicain (1890 à 1920) », « L’hôpital des soignantes : l’entre-deux-guerres », « L’hôpital pour les malades (1944 à 1958) », « L’hôpital bouleversé par ses nombreuses réformes (1958 à 1975) » et « L’hôpital au centre de la société (1975 à 2003) ».

Cette périodisation permet de donner une vision assez complète de l’institution et d’esquisser des réponses à de multiples problématiques. Évoquons par exemple, l’émergence des politiques publiques au cours de la Troisième République. Elle se déroule jusqu’au lendemain de la Grande Guerre ; l’hôpital devient l’objet de politiques publiques mises en place par les réformateurs de la Troisième République. Il incarne une volonté de progrès social. La laïcisation qui accompagne ce processus, l’impact de la guerre 1914-1918, le remplacement des religieuses par des infirmières à partir des années 1870, la lente extinction des « bonnes sœurs » sont des évolutions notables. À ce sujet, il est intéressant de constater que cette laïcisation ne se produit pas de manière aussi conflictuelle que dans la sphère de l’éducation, même si elle soulève quelques protestations.

Autre thème de questionnement : la reconnaissance du personnel paramédical et soignant et leur professionnalisation. Nous apprenons que l’arrivée des infirmières professionnelles coûte cher, car les religieuses ne sont pas remplacées à hauteur de leur présence 24h sur 24. Enfin, l’accès à une qualification a été une conquête majeure. Au début du siècle, les infirmiers étaient souvent analphabètes, Les premiers cours ont été donnés par des institutrices dans les écoles pour « filles idiotes ». À la fin du siècle, ce diplôme accède au grade universitaire de la licence.

Est détaillé aussi  le rôle public et sociétal de l’hôpital. La création du ministère de la Santé publique, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, montre l’intérêt accru manifesté par l’État pour l’hôpital, endroit où l’on soigne de plus en plus et de mieux en mieux. Ceci serait en partie un exemple de « l’héritage de Vichy » (suivant la formule célèbre de Michel Chauvière), car des blocages existant chez les politiques ont sauté durant cette période souvent source de paradoxes. Les technocrates ont pu imposer un grand nombre de mesures qui avaient été refusées auparavant grâce à la grande loi hospitalière de 1941. Elle change définitivement la vocation de l’hôpital : la nouvelle réglementation insiste en effet sur le fait que les moins pauvres pouvaient être soignés à l’hôpital.

Enfin, thème de prédilection pour l’auteur, l’ouvrage fait connaître, les nombreux aléas des conflits sociaux et relations de travail qui ont émaillé le siècle. Lieu de syndicalisation, lieu d’expression des tourments de la société (notamment au cours de la seconde guerre), lieu d’un certain apaisement des conflits sociaux aux lendemains de la guerre, l’hôpital offre un poste d’observation intéressant et original pour comprendre les relations de travail. Christian Chevandier rend très vivante sa présentation en mettant toujours en exergue les processus de professionnalisation à l’œuvre, et en offrant des portraits de quelques personnalités marquantes, connues et moins connues, dont par exemple la résistante Madeleine Riffaud qui a mené une étude sur les travailleurs de nuit.

Il s’agit d’un ouvrage extrêmement dense et riche. On peut regretter le style un peu lourd parfois (rendu néanmoins lisible par de nombreuses vignettes et exemples) et les lacunes inévitables, par exemple sur la psychiatrie, domaine évoqué à travers des sources qui nous semblent relativement peu représentatives. Mais il s’agit d’un ouvrage d’une grande richesse, incontournable pour les professionnels concernés, pour le chercheur et pour tous ceux qui s’intéressent au domaine de l’histoire de la santé, un ouvrage qui comble une lacune importante dans la littérature existante.

John Ward

Société

Hugues JOUBLIN, Le proche de la personne malade dans l’univers des soins. Enjeux éthiques de proximologie, Erès (11, rue des Alouettes, 31520 Ramonville-Saint-Agne), 2010.

Sept pour cent de la population française répond aux critères de définition d’un « aidant principal », c’est-à-dire consacre une part non négligeable de son temps personnel à aider un proche rendu dépendant par la maladie, le handicap ou le grand âge ; deux millions de personnes sont « aidant principal » selon l’UNAF. Le rôle des proches est d’autant plus digne d’intérêt que les évolutions démographiques obligent à intégrer cette problématique dans les réflexions sur l’action sociale et, par rebond, sur le travail social. Pour rappel, il existe plus d’un million de personnes dépendantes bénéficiant de l’allocation personnalisée d’autonomie ; 870 000 personnes sont atteintes par la maladie d’Alzheimer et le nombre de personnes âgées dépendantes devrait croître de 50 % entre 2000 et 2040.

Mais de qui parle-t-on exactement lorsque l’on parle d’aidants ? Plusieurs termes sont utilisés pour décrire cette nouvelle catégorie d’acteur social : « tiers de confiance » au sens de la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé, « aidant familial » au sens de la loi Hôpital, patients, santé et territoire. Mais il y en a d’autres, car l’aide de proximité ne concerne pas seulement la famille. Il faut donc ajouter « aidant naturel », notion introduite par la loi du 11 février 2005, « aidant informel », expression retenue par le Conseil de l’Europe, caregiver qui désigne aux États-Unis aussi bien un professionnel qu’un « profane » (p. 34), par exemple un conjoint, « accompagnant », étymologiquement celui qui partage le pain… Bref, la question n’est plus la délimitation d’un champ de compétences calé sur un statut, l’identification des lignes de partage et les passages de frontières entre les professionnels et les autres, mais celle de la distance, de la distanciation qui, à l’époque du rappel des valeurs philanthropiques et démocratiques, ou de la priorité donnée à la notion de qualité, remet en cause les impératifs de mise à distance qui étaient censés fonder la professionnalité. Or, si l’on reconnaît aujourd’hui les compétences spécifiques des aidants naturels ou si l’idée avance de les former pour qu’ils acquièrent les compétences requises, alors les problèmes de statut pointent à l’horizon, mouvement que décrit bien Hugues Joublin à propos de l’univers anglo-saxon des organisations de caregivers.

En tous cas, quelles que soient les nuances sémantiques et « l’évanescence du concept » (p. 27), les caractéristiques principales de ce nouvel acteur sont : un rôle informel et une invisibilité sociale et économique d’autant plus problématique que l’aidant occupe une place dont on ne saurait négliger l’impact sur le système de protection sociale.

Pour une personne âgée sur cinq à domicile, l’aide est uniquement formelle, c’est-à-dire émanant de professionnels exclusivement rémunérés à cet effet. Pour les quatre autres, l’aide est uniquement informelle ou mixte. Mais comment valoriser l’aide informelle ? À combien d’emplois l’aide informelle équivaut-elle ? Ce livre apporte des éléments supplémentaires avec une analyse économique comme nous n’en voyons encore que très rarement. Un des exemples est particulièrement parlant : « La disponibilité d’une épouse comme aidant principal générait une économie annuelle moyenne de plus de 21 600 euros par personne dépendante aidée dans les dépenses de soins de longue durée de quinze pays de l’OCDE en 1995. En France, le coût annuel de la prise en charge d’un malade d’Alzheimer en domicile ordinaire est de l’ordre de 15 000 euros, contre 21 000 à 24 000 euros en institution. L’explication tient dans le fait que dans la prise en charge à domicile, le temps d’aide informelle est 8,6 fois plus important que le temps d’aide professionnelle (300 heures par mois contre 35) et que son coût apparent est nul. » (p. 79-80).

Cependant, ce livre n’en reste pas à ce registre. Il est préfacé de manière très intéressante par Emmanuel Hirsch qui a dirigé la thèse d’Hugues Joublin. Pour Emmanuel Hirsch, il s’agit d’un travail universitaire axé sur l’accompa­gnement de fin de vie, la maladie d’Alzheimer, le sida, à propos duquel il écrit : « Je crois avoir rencontré la figure du proche dans les premières années du sida, lorsque la fraternité dans la maladie suscitait des générosités et une créativité jusqu’alors inédite » (p. 9). Nous ne sommes pas, là, uniquement sur la question des soins, car l’action des proches comporte bien évidemment toutes les dimensions de l’accompagnement social.

Un aspect supplémentaire mérite d’être souligné : au-delà de l’affir­mation d’un principe moral, le « devoir de non-abandon », l’auteur éclaire un des visages de la solidarité. Car ce qu’il analyse est d’un autre ordre que celui de la compassion : Emmanuel Hirsch y voit une présence  militante, une forme de « résistance morale » au rejet social ou à l’indifférence, une révolte face à l’impuissance des traitements. Une « manière d’être affecté par la vulnérabilité d’autrui », à l’échelon d’une communauté de fait, dont les contours tiennent à des principes d’humanité rassemblant les proches de la personne, mais qui a un impact, en réalité, beaucoup plus large : « Penser notre proximité à l’autre, c’est concevoir le sens de la vie en société, les principes de la démocratie, les fondamentaux de la solidarité » (p. 11). Tout simplement, le vivre ensemble, mais dans un contexte très particulier de recul de l’État Providence, de limites des alternatives marchandes en raison des problèmes de solvabilité et d’évacuation de la dimension humaine, de montée de l’indivi­dualisme. Les effets de la canicule de 2003 sont là pour nous le rappeler.

Il faut donc aller plus loin que l’incantation philanthropique, donc « conférer une reconnaissance politique aux proches de la personne malade en identifiant mieux leurs rôles et fonctions, mais également les différents aspects de leur vie au quotidien, l’impact psychologique, les conséquences socio-économiques de la maladie grave » (p. 13). Cela aura mené Hugues Joublin à concevoir une nouvelle discipline, la « proximologie » qui a son livre fondateur[3], sa revue (Réciproques), son support institutionnel (la Fondation d’entreprise Novartis). On peut sourire à l’idée d’une supposée discipline nouvelle à l’heure où l’on parle de proximité un peu partout, y compris pour la police du même nom. Mais l’auteur est assez habile pour répondre aux objections de ce type. La densité de l’ouvrage mérite, de toute façon, que l’on s’y arrête.

Marcel Jaeger

Livres reçus

Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, Direction des affaires juridiques et des droits du patient, Les associations à l’hôpital, Ed. Lamarre-Doin (1 rue Eugène-et-Armand-Peugeot, 92500 Rueil-Malmaison), Assistance publique-Hôpitaux de Paris (3 avenue Victoria, 75000 Paris RP), 2009, IX-254 p. (Les Guides de l’AP-HP)

Alain BLANC (dir.), L’insertion professionnelle des travailleurs handicapés. En France de 1987 à nos jours, Presses Universitaires de Grenoble (BP 47, 38040 Grenoble cedex 9), 2009, 311 p. (Collection « Handicap, vieillissement, société »)

Jean-Pierre BOUTINET (dir.), L’ABC de la VAE, Erès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville Saint-Agne), 2009, 263 p.

Alain BRACONNIER, Protéger son soi. Pour vivre pleinement, Odile Jacob (15 rue Soufflot, 75005 Paris), 2010, 302 p.

Dominique FABLET, Animer des groupes d’analyse des pratiques. Pour une clinique des institutions sociales et éducatives, L’Harmattan (5-7, rue de l’École-Poytechnique, 75005 Paris, 2009, 167 p. (Savoir et formation)

Simone KORFF-SAUSSE (dir.), La vie psychique des personnes handicapées. Ce qu’elles ont à dire, ce que nous avons à entendre, Erès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville Saint-Agne), 2009, 238 p. (Connaissances de la diversité)

Jean-Pierre LEBRUN et un groupe de directeurs, Y-a-t-il un directeur dans l’institution ?, Presses de l’École des hautes études en santé publique (Avenue du Professeur-Léon-Bernard, CS 74312, 35043 Rennes cedex), 2009, 185 p. (Terrains Santé Social)

Charles MACCIO, Chrétiens et justice sociale, Chronique sociale (7, rue du Plat, 69288 Lyon cedex 02), 2010, 304 p. (Savoir penser. Synthèse)

Alexandre MANOUKIAN, La souffrance au travail. Les soignants face au burn-out, Ed. Lamarre (1 rue Eugène-et-Armand-Peugeot, 92500 Rueil-Malmaison), 2009, XXVIII-209 p. (Soigner et accompagner. Série : Prendre soin de soi)

Maguelone NOUVEL, Frédéric Le Play. Une réforme sociale sous le Second Empire, Economica (49 rue Héricart, 75015 Paris), 2009, XII-265 p. (Collection Économies et sociétés contemporaines)

René-Pierre PARIZE, Le Creusot, 1898-1900. La naissance du syndicalisme et les mouvements sociaux à l’aube du XXe siècle, Nouvelles éditions du Creusot (16 rue des Colonies, 71200 Le Creusot), 2009, 295 p.

Stéphane PAWLOFF (dir.), L’art d’inventer l’existence dans les pratiques médico-sociales, Erès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville Saint-Agne), 2010, 259 p. (Reliance)

Thomas PERILLEUX, John CULTIAUX (dir.), Destins politiques de la souffrance. Intervention sociale, justice, travail, Erès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville Saint-Agne), 2009, 214 p. (Sociologie clinique)

Jean-Jacques RASPAIL, Le passage adolescent, Erès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville Saint-Agne), 2010, 208 p.

Jean-Michel ROUQUETTE (dir.), La pensée sociale. Perspectives fondamentales et recherches appliquées, Erès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville Saint-Agne), 2009, 247 p.

Corinne SAINT-MARTIN, Travailleurs sociaux face à la crise. Le cas AZF, Erès (11, rue des Alouettes,


 31250 Ramonville Saint-Agne), 2009, 172 p. (Collection « EMPAN »)

Armand de SOTO, Accompagner l’enfant incasable et sa famille. Six aventures éducatives et thérapeutiques pour faire autrement, préf. de Philippe Meirieu, Chronique sociale (7, rue du Plat, 69288 Lyon cedex 02), 2010, 199 p. (Comprendre la société. Synthèse)

Gérard ZRIBI, Thierry BEULNÉ (dir.), Les handicaps psychiques. Concepts, approches, pratiques, Presses de l’École des hautes études en santé publique (Avenue du Professeur-Léon-Bernard, CS 74312, 35043 Rennes cedex), 2009, 211 p.

 


[1]. Avec la collaboration de Monique David, Christian Dulieu, Jean-Claude Forestier, Michel Jayr, Jacques Pineau.

[2] Christian CHEVANDIER, Cheminots en grève ou la construction d'une identité (1848-2001), Éd. Maisonneuve et Larose, (coll. Les champs de la liberté), 2002.

[3] Hugues JOUBLIN, Réinventer la solidarité de proximité, Manifeste de proximologie, Paris, Albin Michel, 2005.

 

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