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Education

Jacques ROUZEL. L’acte éducatif, Erès (11, rue des Alouettes, 31520 Ramonville-Saint-Agne), 2010, 304 p.

Cette nouvelle édition de L’acte éducatif de Joseph Rouzel (première édition en 1998) fait du bien par les temps qui courent. Constitué d’articles courts sur ce qu’est l’acte éducatif, la fonction d’une écriture propre aux « éducateurs aux pieds nus », le cœur d’une formation éducative, ses rencontres avec Tosquelles ou Guattari ou sa revisite du « partenariat », donnent « un bol d’air » comme il dit aux éducateurs – encadrés et contraints par les normes d’une mise au pas –, qu’il appelle à entrer en résistance. C’est bien par la rencontre avec le sujet, dans une parole libre et vagabonde que se construisent l’acte et la culture éducatifs. L’introduction à cette nouvelle édition pose tout de même problème dans cette dichotomie entre d’une part « l’État, les collectivités locales et les gestionnaires de la misère humaine » (les managers du social) et les « éducateurs aux pieds nus » d’autre part. Il n’est pas sûr que le travail effectué avec les acteurs de terrain sur la qualité des services rendus se réduisent aux « grilles », modèles et calibrage d’une pratique éducative mise sous la botte du méchant capitalisme. Qu’on assiste à une stratégie à grande échelle de réduire le social à un modèle économiste, oui, cela est à la fois dans l’air du temps et dans la réorganisation actuelle des « secteurs » d’intervention. Qu’il faille entrer en résistance pour lutter contre ce processus qui menace gravement ce qui fait l’essence même du lien social, cela semble être la sagesse même. Que l’auteur aide (avec talent) à donner le la d’un nouvel air du temps, cela relève d’un travail de salubrité publique. Mais la réduction des processus réglementaires mis en place, pour rapprocher les réponses collectives des attentes de personnes en situation vulnérable, à des techniques réifiées, technocratiques assassines de la clinique est aussi un discours « réactif » qui fait partie de l’air du temps. D’autant plus quand ce qui est proposé est un rapprochement de l’action sociale et de la seule psychanalyse. Là encore, rien n’est dit sur ce qu’apportent les connaissances neurologiques et cognitives au moment où des neuroscientifiques tendent la main aux sciences humaines et aux professionnels de terrain pour travailler ensemble ; rien n’est dit sur les ouvertures de certains élus territoriaux et nationaux à la clinique. Or, la résistance ne passe pas seulement par la délimitation de clans et si on veut lutter contre la logique financière, point n’est besoin de jouer sur la seule peur de ce qui nous menace ; la curiosité à laquelle nous encourage avec raison l’auteur suppose d’aller voir dans tous les champs de la connaissance et des pratiques.

Jean-Yves Barreyre

Histoire

Pierre BOUVIER. Aimé Césaire, Frantz Fanon. Portraits de décolonisés, Les Belles Lettres (95 bd Raspail, 75006 Paris), 2010, 280 p. (L’histoire de profil)

Est-ce mon travail auprès de Fanon en Algérie, est-ce ma rencontre avec Césaire à la Martinique qui m’ont poussé vers ce livre ? Où est-ce tout simplement ma découverte brutale des aspects négatifs de la colonisation, tels que j’ai pu les percevoir dans mes actions à l’étranger ?

Quoi qu’il en soit, ces deux portraits mettent en valeur les difficultés à vivre de ceux qui, ayant profité de la culture française, se rendent compte justement à cause de cela de l’injustice d’une colonisation qui, après les avoir révélés à eux-mêmes les rejettent dans le monde des sous-hommes, à moins qu’à leur tour, et par mimétisme, ils ne se séparent de leurs semblables pour jouer dans la cour des grands : « Peau noire et masque blanc », cette grande tentation que Fanon a dénoncée et dont il m’a fait prendre conscience, en même temps qu’elle exprimait sa souffrance de ne pas être reconnu tel qu’il est.

Césaire, Fanon, deux hommes politiques, deux écrivains, confrontés à l’évolution du monde, à la fois semblables et si peu comparables dans leur manière de faire face à la situation : Césaire, capable d’une stratégie progressive qui laisse de côté son amour propre pour faire lentement évoluer les situations et se servant du théâtre pour crier son amertume ; Fanon, radicalement engagé, gueulant ses blessures et allant jusqu’à l’insurrection pour sortir d’une situation équivoque.

Lisez, relisez les ouvrages de l’un et de l’autre, et vous comprendrez ce qu’ont supporté ces hommes épris de justice et de liberté. Aujourd’hui où l’un et l’autre sont morts, il nous reste leur message à méditer, méditer sur les propos que nous avons tenus sur la colonisation et ses bienfaits, comme si des apports techniques, sanitaires et autres pouvaient effacer le sentiment de ne pas être reconnu.

« On me parle de civilisation [disait Césaire], je parle de prolétarisation et de mystification. […] Chaque jour qui passe, chaque déni de justice, chaque matraquage policier, chaque réclamation ouvrière noyée dans le sang, chaque scandale étouffé, chaque expédition pu­nitive, chaque car de CRS, chaque policier et chaque milicien nous fait sentir le prix de nos vieilles sociétés. C’étaient des sociétés communautaires, jamais de tous pour quelques-uns. » (p. 122)

Et Fanon d’enchaîner « Il est clair que, dans les pays coloniaux, seule la paysannerie est révolutionnaire. Elle n’a rien à perdre et tout à gagner. Le paysan, le déclassé, l’affamé est l’exploité qui découvre le plus vite que la violence, seule, paye. » (p. 152)

Certains pourront peut-être me reprocher de défendre cette violence contenue ou exprimée. Il faut avoir vu la manière dont sont traités des hommes pour comprendre qu’ils n’ont plus que cela pour pouvoir exister.

Jacques Ladsous

Françoise TÉTARD, Denise BARRIOLADE, Valérie BROUSSELLE, Jean-Paul EGRET (coord.). Cadres de jeunesse et d’éducation populaire (1918-1971), La Documentation française (29 quai Voltaire, 75007 Paris), 2010, 330 p.

Au moment où semblent disparaître des espaces de liberté, il n’est pas inintéressant de plonger nos regards dans l’histoire de l’éducation populaire, son origine et son développement, en examinant notamment les cadres sur lesquels elle s’appuyait.

Cet ouvrage est le produit d’un colloque organisé par le PAJEP (Pôle de conservation des archives des associations de jeunesse et d’éducation populaire). Il s’efforce de retracer le travail de ces jeunes « chefs » qui voulaient donner à l’éducation une portée plus générale que les enseignements scolaires, une certaine philosophie de la vie, une manière de se comporter à la campagne comme à la ville, une pelote d’activités pour utiliser au mieux ses loisirs, en faire en même temps qu’une détente un moment d’investissement, de rencontres et de progression.

Ce livre est divisé en cinq parties :

  • l’entre-deux-guerres (1918-1939) où prédominent les mouvements du scoutisme (Éclaireurs de France, Scouts de France) et les mouvements féministes ;
  • la période de Vichy, où dans la clandestinité, comme au grand jour, se préparent les élites qui permettront l’éclosion de multiples structures à la Libération ;
  • et justement cette période qui suit la Libération, période qui fut le grand moment de l’éducation populaire, le rôle prédominant de la jeunesse, le chant, le sport, la découverte de la nature, la culture théâtrale, le cinéma, la musique, le développement des colonies de vacances, des centres de loisirs, des maisons de jeunes, etc.
  • pour encadrer tout cela et faire de toutes ces initiatives une politique de la jeunesse, auprès du ministère de l’Éducation nationale, se développa ce qu’on appela d’abord les services de la Jeunesse et d’éducation populaire, avant que, faisant suite à un Haut commissariat, un ministère fut créé sous le nom de Jeunesse et Sports avec un corps de fonctionnaires qui est en train de se fondre dans un ensemble plus vaste aujourd’hui ;
  • cette progression engendra dans les années 1960 une série de formations qui elles-mêmes donnèrent naissance à des diplômes, cette structuration faisant peut-être progressivement perdre la notion d’engagement et de militance au profit d’une certaine technicité. Cette évolution est-elle allée dans le bon sens ? C’est la question qui reste posée. Mais il semble bien ressortir de toute cette histoire que l’engagement est indispensable au renouveau de cette éducation populaire dont nous avons relaté dans un récent numéro de Vie Sociale (n° 4/2009) la richesse et la nécessité.

Le PAJEP reconduira en novembre 2010 (22-23-24 novembre) à la mairie de Paris un colloque, cette fois-ci centré sur l’éducation nouvelle en lien avec les réseaux de la Résistance et du Conseil national de la résistance. L’intérêt des archives n’est pas seulement de faire revivre certaines périodes, mais d’en tirer les leçons pour les adapter au présent. Nul doute que ce travail portera ses fruits, même si les pouvoirs publics ont décidé d’en supprimer les sources de financement.

J. L.

Société

Catherine WIHTOL de WENDEN. La globalisation humaine, Presses universitaires de France (6 avenue Reille, 75014 Paris), 2010, 262 p.

Edgar Morin l’avait écrit dans Terre-Patrie, le monde est en train de changer et il est temps que nous songions à l’utiliser tel qu’il est. Ce livre qui relate les travaux de recherche d’une enseignante de l’Institut d’études politiques de Paris, en est la démonstration.

Analysant les migrations à travers le monde, l’auteure nous montre, chiffres à l’appui, que toutes les régions du monde sont concernées, soit par le départ, soit par l’accueil, soit encore par le transit de populations, soit par les trois à la fois. Il s’agit d’un mouvement lent et continu que rien ne peut arrêter, le droit à la mobilité étant devenu une revendication générale, un droit fondamental de l’homme.

« Il s’agit en effet d’un phénomène de dimension globale, politique, économique, sociale et culturelle de nature à entraîner l’érosion du cadre étatique et l’apparition ou la recomposition d’autres réseaux multipolaires, transnationaux ou transcontinentaux, mais aussi régionaux, et à inscrire la question migratoire parmi les grands enjeux stratégiques mondiaux. » (p. 15)

Ce phénomène s’explique par plusieurs facteurs : la chute du mur de Berlin, le développement de l’infor­mation, l’économie de passage, l’existence de solidarités transnationales, l’urbanisation rapide de beaucoup de pays, la généralisation progressive des passeports, la demande d’asile, la persistance de zones de fracture économique, la baisse du coût des transports, les crises environnementales, etc.

Notre pays est touché par ce phénomène ce qui explique le nombre important de « sans-papiers ». « Ce que les migrants en situation irrégulière cherchent à négocier, ce sont la capacité, la liberté et le droit de circuler et de s’installer hors des frontières nationales, non seulement parce qu’on y a été contraint ou invité, mais aussi parce qu’on l’a choisi » (p. 36).

Comme tous les autres pays d’Europe, la France est pays d’im­migration malgré elle, car la migration ne fait pas partie de la constitution de son identité nationale. Son accueil se veut surtout assimilation. Mais ce problème concerne aussi l’Afrique, les pays méditerranéens, le Proche et le Moyen-Orient, la Russie, l’Asie, l’Australie et bien sûr les États-Unis, le Canada et l’Amérique latine qui, de par leur histoire, ont un système migratoire intégré qui paraît fonctionner avec moins de problème.

Quoi qu’il en soit, cette nouvelle donne doit nous aider à trouver les conditions d’un vivre ensemble où la notion de citoyenneté devienne plus large, et moins restrictive, où les droits culturels et politiques puissent être reconnus, où les discriminations – qu’elles soient positives ou négatives – soient activement combattues. Cette mutation ne se fait pas sans à-coups, les évènements des derniers mois en sont la preuve. Mais une certitude s’impose : on ne reviendra pas en arrière. Raison de plus pour qu’à travers les statuts accordés, nous puissions par l’infor­mation, par l’éducation, par le respect de la Constitution trouver les voies d’une harmonie qui dans le respect mutuel des différences conduise à la conception d’un citoyen du monde.

J. L.

Joel ROMAN. Eux et nous, Hachette littératures (31, rue de Fleurus, 75006 Paris), 2006, 152 p. (Tapage)

Voilà un petit livre qui fait le point sur les malentendus d’aujourd’hui, et notamment sur ce qui s’écrit sur l’intégration. Tout porte à croire ou à faire croire que si les migrants et fils ou filles de migrants sont dangereux, c’est qu’ils ne veulent pas s’intégrer au peuple français et le combattent de l’intérieur, cherchant à semer le trouble dans un pays qui ne les méritait pas. Mais qu’est donc ce peuple qui se dit français, quelles sont ses racines, quelle est son unité ? Ne s’est-il pas construit à travers des migrations successives ? N’est-il pas fait de cultures multiples qui se sont agglutinées les unes aux autres pour construire une communauté politique ?

« Il y a en effet deux manières de définir une communauté politique : l’une, substantielle, qui veut l’asseoir sur un peuple, c’est-à-dire le plus souvent une histoire commune, des traditions, une langue, des symboles et des valeurs partagés. L’autre, procédurale, cherche à éviter les inconvénients d’une telle cristallisation, soit en raison de l’histoire (c’est le cas en Allemagne, où le philosophe Jürgen Habermas a forgé le terme de "patriotisme constitutionnel" – Verfassungspatriotismus – pour rompre avec ce que le nationalisme allemand charriait de souvenirs du nazisme), soit en raison du constat de la quasi-impossibilité de procéder à une telle fondation dans des sociétés ouvertes et complexes. Dans le premier cas, le vivre ensemble s’ancre dans des traditions partagées et des croyances communes. Dans le second, il se comprend comme le respect de règles communes.

Or nous sentons bien qu’il est aujourd’hui impossible de continuer à définir la France, et par conséquent d’être français, par le seul rappel d’une riche histoire et de grands principes. » (p. 135-136).

Cette communauté politique ne peut se constituer qu’en dépassant cette différenciation qui fait d’eux les gens des banlieues, les étrangers, ceux qui menacent notre tranquillité et de nous les défenseurs d’un passé enjolivé dont nous n’avons pas forcément à rougir, encore que nos erreurs coloniales doivent nous faire réfléchir. Comprendra-t-on qu’au lieu de rejeter sur eux les difficultés sociales que nous vivons, il faut revenir sur nos propres errements ?

« Il faut que la police redevienne républicaine, que l’école parvienne à tenir la promesse de l’égalité des chances, que l’accès à l’emploi soit déverrouillé, que la mobilité résidentielle soit accessible. C’est le fonctionnement des grandes institutions républicaines qui doit être de fond en comble révisé. » (p. 43).

Arrêtons aussi de fantasmer sur l’Islam. Les Français musulmans sont nombreux. Ils ont droit à pratiquer leur culte en toute sérénité, en toute sécurité, dans un pays qui fait de la laïcité un de ses drapeaux, et qui se doit de redéfinir cette laïcité comme une laïcité de confrontation et non une laïcité d’abstention.

N’oublions pas que ces Français musulmans ou leurs pères sont venus défendre à nos côtés les valeurs d’hu­ma­nisme. L’insulte à leur égard est une négation de leur volonté de vivre en paix au milieu de nous et un président de notre République devrait se repentir du mot « racaille » qui lui a échappé dans un moment de colère et justifie tous les excès d’un Front national prompt à en découdre. Non, il n’y a pas eux et nous ; il y a nous tous ; « c’est un "nous" qui s’édifie par des tâches communes, dont on discute ensemble, et que l’on entreprend ensemble. Ce "nous" là n’est pas homogène puisqu’il se compose d’individus et de groupes qui passent leur temps à se chamailler sur le bien-fondé du but commun, et davantage encore sur les moyens de l’atteindre. Du moins sont-ils d’accord sur l’entreprise. C’est sans doute Hannah Arendt qui a donné de cette vision du politique comme tâche fragile la théorie la plus fine » (p. 148).

« Mais pour cela, il faut que chacun puisse trouver sa place dans la société française, sans suspicion préalable, sans mise en demeure. La citoyenneté, ce n’est pas d’abord une injonction faite à lui, à "eux", c’est d’abord une admission dans un "nous". Et ce nous-là se construit dans la discussion des problèmes que nous nous posons. » (p. 149).

À la fin de cet essai, on se sent tout à coup moins oppressé, car on sait que l’on peut sortir d’un faux dilemme pourvu que nos valeurs républicaines ne soient pas oubliées.

J. L.

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