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Roger BERTAUX, Philippe HIRLET. Entre nécessité et vertu. Les acteurs du champ social dans la complexité de leurs pratiques et face aux mutations de l’environnement, Presses universitaires de Nancy (42-44 avenue de la Libération, 54014 Nancy Cedex), 2009, 340 p. (Salariat et transformations sociales)

Lorsque j’écoutais, le surlendemain des élections régionales, le président Sarkozy parler de la violence à l’école et des établissements spéciaux dans lesquels on mettrait les « fauteurs de trouble », je me suis mis à regretter qu’un de ses conseillers techniques ne lui ait pas fait lire cet ouvrage que l’on doit à deux sociologues lorrains, car il aurait alors compris que les positions simples, voire simplistes, ne sont une aide ni pour les sujets concernés, ni pour les intervenants sociaux chargés de les « accompagner ». Mais le Président sait-il seulement ce que veut dire « accompagner », lui qui ne partage rien avec personne, et dont les initiatives laissent souvent désemparés ceux qui devraient être ses coéquipiers !

Quoi qu’il en soit, cet ouvrage qui est le fruit d’une recherche conduite en Lorraine auprès d’intervenants, cadres du social, montre bien que ce positionnement n’est pas simple. Pris dans la « double pertinence que représentent à leurs yeux d’un côté la nécessaire prise en compte des contraintes de tous ordres (managériales, administratives et financières en particulier) qu’ils doivent respecter dans le cadre de leurs fonctions, mais aussi de l’autre côté la référence aux idéaux dont ils sont porteurs tant à l’égard des personnes en difficultés qu’à l’égard des équipes de salariés qu’ils dirigent. » (p. 14), ils sont au cœur d’une tension qu’ils ont du mal à gérer en toute sérénité. Et pourtant leur arbitrage permet plus souvent qu’on ne le croit de préserver cette autonomie dont les intervenants ont besoin pour produire un travail utile et positif.

C’est de ce double mouvement dont les auteurs veulent porter témoignage : « les outils de contrôle social tant sur les personnes en difficultés que sur les acteurs du champ social se renforcent, mais la relative autonomie de ces derniers est loin d’avoir disparu ; éventuellement affaiblie dans ses formes traditionnelles, elle s’exprime dans des formes nouvelles qui témoignent de la vitalité du corps social à résister à l’emprise d’élites soucieuses de le pacifier et de lui faire croire qu’elles travaillent pour le bien de tous, y compris des plus défavorisés. ». (p. 12).

Le titre Entre nécessité et vertu illustre bien cette tension que les acteurs du champ social, de tout niveau hiérarchique, ont à gérer au quotidien : « la double pertinence que représentent à leurs yeux d’un côté la prise en compte de la "nécessité", au sens de misère, dans laquelle vivent beaucoup d’usagers des services sociaux, mais aussi de l’autre côté l’implication de ceux-ci dans une démarche dynamique et vertueuse d’insertion ». (p. 13)

Dans l’intervention sociale, comment échapper à la proximité, si l’on veut combattre l’indifférence, mais comment aussi instituer une distance, pour échapper aux émotions, initiatrices de jugements rapides ? Il n’est pas sûr que le concept de contrat soit en mesure de répondre à la complexité de la demande et à celle du demandeur.

Comment faire face aux mutations des organisations à ce double discours qui semble vouloir réclamer la parole aux intéressés tout en exigeant des résultats qui n’ont rien à voir avec les besoins réels de ces mêmes intéressés ? Que peuvent faire les cadres dans ce modèle néo-libéral qui les conduit à être dans une identité hybride, dont l’ambivalence n’est pas sans influence sur les professionnels comme sur les usagers ?

Heureusement en étudiant tous les cas de figure (ou presque) qui peuvent se présenter dans les relations entre usagers, travailleurs sociaux, dirigeants, on voit se présenter des interstices où la compétence des professionnels peut s’exercer dans un sens favorable aux désirs et aux demandes des usagers. Ce qui justifierait la VAE à condition que sa conduite et son accompagnement soient faits avec sérieux et ne soient pas laissés au hasard.

Méditons les conclusions sur ce point de nos deux chercheurs : « c’est pourquoi notre jugement de chercheur et de formateur sur la VAE est emprunt de réserves : sur le fond, le principe est juste, parce qu’il introduit avec raison la référence à l’expé­rience ; en revanche si les modalités d’application sacrifient le travail d’intégration et d’appropriation des connaissances, la VAE a toutes les chances de reproduire les modèles dominants sans fournir les outils d’une distance critique, qui seule peut fonder l’autonomie de l’acteur. » (p. 322).

Si la situation est difficile, si cette tension crée une souffrance au travail dont on ne peut nier la réalité, il n’en reste pas moins des espaces de liberté. Et l’ouvrage se conclut par un appel à la résistance « des acteurs du champ social face à des tendances néolibérales qui semblent ne plus connaître aucun frein dans la frénésie qui semble les habiter et qui risquent de déboucher sur les pires solutions à l’égard des populations fragilisées. Les institutions sociales et les professions sociales sont au cœur de ce combat, parce que leurs traditions, loin d’être monolithiques comme certains ouvrages savants ont pu chercher à l’établir, empruntent à des courants historiques différents, voire opposés, dont d’une certaine manière elles font aujourd’hui une synthèse intelligente, loin des rigidités doctrinales qui ont pu caractériser assez souvent les périodes passées. Le débat intérieur sur lequel nous avons beaucoup insisté est utile, nécessaire ; mais il y a un temps pour le débat et un temps pour la décision et l’action. Il serait temps que les acteurs du champ social sortent de leur relatif silence et retrouvent la combativité qui les a caractérisés il y a quelques décennies. » (p. 328).

Jacques Ladsous

Cathy BOUSQUET, Annie MARXER, Oser de nouveaux réflexes professionnels : entre subir et agir, Chronique sociale (7, rue du Plat, 69288 Lyon cedex 02), 2009, 240 p. (Comprendre la société)

« Quand les notions de bien-être et de travail s’opposent, il est temps d’analyser ce qui s’y passe et comment y remédier » (p. 19). Cette petite phrase souligne bien l’intention des auteures, celle de venir en aide aux professionnels du social que la politique actuelle désarçonne, parce qu’elle met en cause une série de certitudes et d’acquis qui faisaient le quotidien de leur action.

Et ne croyez surtout pas que ce livre a une intention conservatrice. Il ne s’agit pas pour les auteures de déplorer le passé, mais de construire un avenir pour écarter le poids du subir et retrouver des raisons d’agir. C’est notamment là-dessus que la première partie insiste, en mettant en évidence le capital qui reste utilisable si on sait s’autoriser à être intelligent et responsable, quelles que soient les contraintes auxquelles nous sommes soumis. En fait si nous voulons continuer à nous sentir responsables, si nous refusons d’être des exécutants inconditionnels, si notre professionnalité résulte bien d’un engagement, nous ne sommes pas obligés de subir, mais nous pouvons inventer les modes d’action qui nous mettent dans la perspective d’un savoir devenir, en considérant que la mobilité de la société, son évolution, exige de nous des capacités d’innovation, des capacités créatrices, qui autorisent des essais, et le mot oser dit bien ce que les auteures souhaitent : quitter le registre de la plainte, trop fréquemment utilisé, pour retrouver les leviers qui fassent du changement une attitude novatrice réelle. C’est ainsi que la troisième partie qui analyse les conduites de changement propose des pistes qui, sortant chaque professionnel de sa solitude, lui donnent l’occasion d’un nouveau travail. Citons la démarche d’évaluation qui implique une co-construction d’indicateurs à suivre ensemble pour s’assurer de leur bien-fondé, la démarche d’orientation collective qui suppose des observations partagées, de même que seront partagées les analyses qui en découlent, la démarche de projet où se mettent en commun compétences et rêves de chacun…

Je suis plus réservé sur la deuxième partie. On sent que ces deux formatrices n’ont pas réussi à évacuer une certaine forme de didactique qui ne me convainc pas. Si s’interroger sur soi est indispensable, laissons chacun inventer les outils qui lui sont nécessaires. Disons qu’il faut lire ce chapitre comme un guide pour que chacun construise les éléments dont il a besoin pour se mieux connaître et contrôler, et non comme une directive hors de laquelle il n’y aurait point de salut.

Quoi qu’il en soit, ce livre est utile. Il permet de donner à la notion de changement une valeur dynamique. Ainsi qu’elles le disaient dans la conclusion : « changer, c’est choisir d’embarquer pour demain, là où d’autres préfèrent rester, attendre, regarder, commenter » (p. 233).

Embarquement immédiat !

J. L.

Armand de SOTO, Accompagner l’enfant incasable et sa famille, Six aventures éducatives et thérapeutiques pour faire autrement, Ed. Chronique sociale (7 rue du Plat 69002 Lyon), 2010, 199 p. (Comprendre la société).

Les ouvrages construits à partir de rapports d’expériences en thérapie ou en médiation familiale sont toujours passionnants. Ils livrent des histoires intenses, ils racontent le dénouement de situations extrêmement douloureuses et complexes, les liens retissés entre parents et enfants en souffrance. Armand de Soto tient le lecteur en haleine.

Cet ouvrage intervient au moment où les institutions de la protection de l’enfance et les professionnels qui les composent s’interrogent sur la place qu’il convient de laisser aux familles dans la prise en charge des enfants en difficulté, qu’ils vivent auprès de leurs parents ou qu’ils soient confiés aux services de protection de l’enfance. Telle qu’elle est aujourd’hui posée, la question de la place des parents est traitée sous l’angle de leurs droits et de leurs devoirs, sur un plan prioritairement juridique avec en toile de fond l’intérêt supérieur de l’enfant.

Traiter la question de manière normative, c’est-à-dire conformément à la loi, laisse les professionnels face à un paradoxe. Dans certaines situations, ils dépensent une énergie considérable pour « maintenir » les liens entre parents et enfants ou encore pour affirmer l’autorité parentale parce que la norme l’exige alors qu’ils estiment cela vain, contre-productif et qu’ils n’y croient pas.

De Soto, en utilisant la parabole de l’histoire de Pinocchio, pantin manipulé par des éléments qui le dépassent (l’enfant symptôme) devenant un garçon pensant et agissant par lui-même, montre qu’en matière de travail avec les parents, il ne s’agit pas de satisfaire au droit mais de permettre aux protagonistes de comprendre ce qui construit leurs liens et les fait agir de manière particulière (maltraitance, errance, toxicomanie, bagarres, agression des adultes...).

La médiation entre les membres de la famille, en instituant un cadre de discussion, leur permet « de se rencontrer. Ils vont pouvoir réfléchir ensemble sur leur histoire "de famille". Ils pourront comprendre comment ce qui se passe aujourd’hui pour eux peut, peut-être, trouver sa source dans ce qui s’est passé hier » (p. 132).

Qu’apporte le livre d’Armand de Soto ? Il pose au fond une question relative au contenu du travail éducatif. Comment les éducateurs travaillant auprès de ces enfants peuvent-ils s’approprier la démonstration d’Ar­mand de Soto, thérapeute et médiateur familial ? La fonction éducative doit-elle évoluer vers un travail de tiers médiateur entre les membres de la famille ? La médiation familiale doit-elle au contraire devenir une forme d’intervention complémentaire du travail éducatif qui concerne les enfants ? La médiation familiale pourrait-elle définir le contenu de l’aide à la parentalité ?

Patricia Fiacre

 

ÉDUCATION

Serge HEUGHEBAERT, L’heure zéro n’existe pas. C’est minuit de la veille, Ed. Jouvence (BP 90107-74161 Saint Julien-en-Genevoix), préface de Catherine Dolto, 2009, 432 p.

Il était une fois un éducateur qui comprit que l’activité culturelle était un puissant moyen d’aider les jeunes en réaction sociale à exprimer cette réaction autrement que par les passages à l’acte ; il se mit donc à chanter, à composer, à écrire et transforma le foyer dont il avait la charge en espace culturel qu’il appela « L’art vif ». Ce livre est la production de cet espace : textes et dessins sont l’œuvre de ces jeunes, de leurs parents, de leur entourage.

Au moment de les regrouper pour nous les offrir, il eut l’idée de mettre en rapport avec eux des textes

d’écrivains, de poètes, de ceux qu’il avait rencontrés, de ceux qu’il avait lus de sorte que l’on comprenne que la création est présente en chaque être humain et ne peut être confisquée par personne.

Prenez le temps de lire, de déguster à petite dose comme on déguste un recueil de poèmes. Vous y trouverez de la révolte, de la souffrance, mais aussi de la joie… et nous espérons qu’elle sera communicative.

Jacques Ladsous

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