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Politique sociale

Jean-François Bauduret, Institutions sociales et médico-sociales : de l’esprit des lois à la transformation des pratiques, préface de Pierre Gauthier, Paris, Dunod, coll. « Santé Social. Politiques et dispositifs », 2013, 276 p. Jean-François Bauduret, qui a été un des rédacteurs de la loi du 2 janvier 2002 avant de devenir directeur de la cnsa, revient sur les évolutions législatives et réglementaires des lois sociales et médico-sociales des 30 juin 1975, 2 janvier 2002 et 21 juillet 2009 (hpst)

L’intérêt de cet excellent ouvrage est de montrer l’interaction des textes et des pratiques, leur continuité manifeste, mais aussi l’insuffisance des moyens des administrations en charge de ces secteurs. Par ailleurs, une décentralisation approximative, de forts cloisonnements du secteur et une coupure nette de culture entre le sanitaire et le social ne facilitent pas la tâche des acteurs et des décideurs.

Même si les lois précitées ont des différences bien marquées et des constructions juridiques spécifiques, toutes prônent la promotion de la citoyenneté et des droits de la personne, la recherche de la bientraitance, le recentrage des dispositifs sur le milieu de vie ordinaire, la très forte individualisation et personnalisation des aides et des accompagnements, et (sans le dire) organisent une sorte de discrimination positive.

Jean-François Bauduret montre bien par ailleurs la diversification, malgré une certaine identité du secteur médico-social et social. Le législateur, après avoir décliné l’identité de celles et ceux qui construisent l’action sociale et médico-sociale (L.311-1 casf), définit les missions des établissements et services puis des institutions qui les gèrent (L.312-1 casf). Mais il y a déséquilibre, le droit social et médico-social se calant systématiquement (à tort) sur le droit hospitalier. Puis Jean-François Bauduret identifie et développe sept principales barrières, fragmentations et autres coupures au sein et autour du secteur social et médico-social. Cinq champs très inégaux se fréquentent peu : personnes âgées, enfants et adultes handicapés, protection de l’enfance, addiction, et enfin, grande exclusion. Ces cinq champs sont eux-mêmes fracturés en sous-sections. D’autre part, il existe plus de trente mille établissements et services sociaux et médico-sociaux. Ensuite, le pilotage des politiques est partagé sur les plans départemental et régional entre les conseils généraux, les préfets et l’ars. Enfin, si la coupure entre le sanitaire et le social n’existe pratiquement plus dans les textes organisant ces deux champs, elle reste forte entre les établissements et services concernés et plus encore dans les esprits et les pratiques des professionnels.

L’auteur analyse ensuite les questions du vieillissement et du handicap, enjeux sociétaux parmi les plus décisifs pour l’avenir ; puis la juxtaposition et l’entrelacs de compétences entre les départements et l’État, et enfin, l’intérêt de la création des agences, nouveaux opérateurs chargés d’instiller de la cohérence dans un paysage parcellisé.

Pour finir Jean-François Bauduret esquisse six perspectives de progrès :

  • le respect effectif et au quotidien des droits des usagers ;

  • le développement via l’évaluation des bonnes pratiques professionnelles ;

  • les conditions à réunir pour la meilleure professionnalisation possible des intervenants au sein des structures comme en milieu ouvert ;

  • les réflexions à conduire sur les tarifications et les allocations de ressources ;

  • la construction d’un système d’information pertinent ;

  • l’utilisation intelligente des contractualisations et des coopérations.

Un regret cependant au terme de ce parcours : que le haut fonctionnaire tenu au droit de réserve ne cède pas de temps en temps la place à Jean-François Bauduret, homme de conviction, excellent connaisseur de ce secteur, ayant une véritable empathie pour les bénéficiaires et les professionnels du médico-social et du social.

Marc de Montalembert

Histoire

Baudouin Roger, Doctrine sociale de l’Église. Une histoire contemporaine, Paris, Les Éditions du Cerf, coll. « Initiations », 2012, 329 p.

La doctrine sociale de l’Église catholique (ou enseignement social) fait partie des éléments constitutifs de l’histoire du travail social en tant qu’essai de réponse à la question sociale. Cette réflexion de l’Église catholique, qui trouve ses racines dans la tradition juive, s’est largement développée au cours des siècles et a été pensée et mise en action par d’innombrables laïcs et théologiens, prend une signification particulière en 1891 au moment de la publication de l’encyclique Rerum Novarum (« Des choses nouvelles… »). Si depuis de nombreux messages, discours ou documents des papes ont traité de ces questions, un élément particulier est le fait que les auteurs successifs s’appuient toujours sur les textes précédents auxquels ils se réfèrent largement pour les approfondir et les actualiser.

Baudoin Roger enseigne la morale sociale à la faculté Notre-Dame et au centre Sèvres. Il a réuni ses enseignements sur cette question dans un ouvrage intitulé Doctrine sociale de l’Église. Une histoire contemporaine. Il a choisi l’ordre chronologique, contrairement au Compendium de la doctrine sociale de l’Église paru en 2005 chez le même éditeur, mais en resituant chaque publication pontificale dans son contexte social, économique, politique.

Après un essai de définition et un rappel des fondements anthropologiques et théologiques, il montre que ce développement de la doctrine sociale de l’Église catholique s’est fait tardivement. Malgré les chrétiens libéraux et les chrétiens sociaux, l’Église catholique à la fin du xixe siècle restait crispée sur une attitude d’opposition aux droits de l’Homme et, en ce qui concerne la France, à la République, au nom de la vérité reçue de Dieu, qui lui apparaissait menacée par une liberté et une raison affranchie désormais de toute référence à Dieu.

Et si Léon XIII qui n’avait jusque-là guère manifesté d’ouverture surprend avec Rerum Novarum, c’est parce qu’il y reconnaît la place de la liberté dans l’acte de foi, la tolérance des autres cultes et la liberté de l’homme comme fondement de sa dignité. (Il y a aussi un calcul politique : le ralliement des catholiques à la République. Participant aux débats publics les catholiques seront en mesure de peser sur l’orientation des lois et des institutions.)

À l’occasion des anniversaires successifs de ce texte, ses successeurs publieront à leur tour des textes majeurs, certains comme Pacem in terris ou Populorum progressio (le développement des peuples…) auront une influence considérable en leur temps, dépassant très largement le monde catholique.

De nombreux croyants, militants, se sont appuyés sur cet enseignement pour développer institutions, associations, organismes divers dans les domaines sociaux et médico-sociaux, et pour s’engager très concrètement dans « le social ». Une part importante du travail social et de ce que l’on nomme aujourd’hui l’intervention sociale devrait être retirée si l’on faisait abstraction de cette influence sur, dans et par les institutions, sur et par les femmes et les hommes qui y ont trouvé la source de leur engagement et de leur action.

Cette doctrine a évolué tout en restant cohérente : ses domaines se sont étendus pour intégrer les questions liées à la mondialisation, la démographie, la finance, la culture, l’écologie. Surtout, son approche a changé : désormais le contenu de cet enseignement ne s’impose pas en vertu de l’autorité propre de l’Église catholique, mais en vertu de sa pertinence et du caractère de vérité que chacun peut lui reconnaître. Sa source majeure, une anthropologie personnaliste a été approfondie. L’Homme est une personne, un être social constitué par ses relations, et qui se réalise au sein d’une société. L’interdépendance entre les hommes appelle par conséquent à une solidarité universelle.

L’ouvrage de Baudouin Roger permet de comprendre non seulement le discours du magistère de l’Église catholique, mais aussi et surtout pourquoi de nombreuses femmes et de nombreux hommes, en référence à leur foi, se sont investis dans l’action sociale et le travail social. Mais pas qu’eux et pas que dans ce champ. Le rappel des débats et des textes issus des rencontres de Medellin (1968) et Puebla (1979), le développement contesté des théories de la théologie de la Libération, les thèmes de la justice, de la paix et d’une option préférentielle en faveur des pauvres sont au fondement même de la formation de Jorge Mario Bergoglio, plus connu aujourd’hui sous le nom de « pape François ».

Un ouvrage ambitieux mais extrêmement pédagogique qui peut être utile à tous ceux qui s’intéressent à ces questions.

Marc de Montalembert

Fin de vie

Maryse Vaillant, Voir les lilas refleurir, Paris, Albin Michel, 2013, 150 p.

Au moment où tant de gens savants ou non, riches ou non, etc., s’interrogent sur ce qu’on appelle pudiquement « la fin de vie », au moment où une commission de sages se concerte sur l’aide aux mourants, essayant de comprendre comment faciliter la mort sans pourtant la donner, ce livre de Maryse Vaillant ouvre des pistes, tant pour les mourants eux-mêmes que pour ceux qui les entourent.

J’ai bien connu Maryse Vaillant et j’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour sa foi en l’homme, son dynamisme contagieux, sa capacité à donner confiance, à comprendre, à expliquer, à transmettre – une éducatrice, une vraie, lucide et généreuse, porteuse d’espoir et de joie partagée. J’ai aimé ses écrits, d’une écriture simple, donnant du sens au quotidien.

Lorsque j’ai appris sa mort, au début de cette année, quelqu’un m’a dit : as-tu lu ses Lilas ? Les lilas, une passion partagée, mais une passion frustrante, car sa floraison est rapide et nous laisse un goût d’inachevé – comme elle l’écrit très bien dans la première partie de son livre.

Ce livre, elle le consacre à sa cohabitation avec le cancer, depuis qu’elle sait qu’il ne guérira pas. Vivre avec un cancer, cela suppose d’avoir conscience de son issue, de l’accepter, sans pour autant cesser de le combattre et de se soigner. La vie ne s’arrête pas à cette annonce. Elle continue : il ne sert à rien de faire comme si l’on ne connaissait pas l’issue, mais il faut vivre pleinement les moments qui restent.

« Ce qui rend inaccessible ma fleur préférée serait alors comme une métaphore du temps heureux. Autant celui des bonheurs perdus à jamais – que la mémoire conserve, mais ne permet pas de saisir –, que celle des joies présentes, qui passent sans qu’on puisse les ralentir, les attraper et les posséder.

En m’offrant mes fleurs et en m’empêchant de les atteindre, le lilas représente ce bonheur que l’on cherche à saisir ou à retrouver, auquel on aspire, et qui se dérobe toujours. Ou, à défaut du bonheur, cette sorte de paix intérieure qui fait que l’on se sent exister et que l’on aime ça » (p. 65).

Puisque l’avenir est incertain, retenir les fragments de temps heureux, retrouver les bonheurs passés, ce qu’elle appelle « les bulles de mémoire », la fragilité du présent pourrait nous enfermer dans la tristesse et dans la solitude. Elle dit qu’elle a trouvé dans l’écriture le plaisir d’une vie bien remplie, et que cette vie se poursuit, qu’au lieu de laisser la maladie nous flétrir, on peut trouver les moyens de rendre la vie plus belle, par le soin qu’on apporte à son corps, l’accueil des autres, tout ce qui permet de continuer à exister, même si dans ce combat inégal avec le cancer, celui-ci semble chaque soir marquer des points nouveaux.

Finalement, son livre, qui décrit les chemins menant à la mort, ressemble à une ode à la vie, ni compassion ni laisser-aller. Et vous qui entourez le malade, participez de cette ode, jouissez du quotidien, ne vous lamentez pas. Portez chaque jour qui vient comme s’il ne devait pas être le dernier. Accompagner, c’est partager. Ayez en partage avec le malade ces moments de joie qui préparent à la paix.

« Consentir à la finitude, c’est prendre pleinement la mesure de la vie. Elle est d’autant plus riche qu’elle s’enfuit et qu’on parvient à en retenir quelques bribes heureuses, chaque fois que possible » (p. 145).

Jacques Ladsous

École

Au moment où tant de controverses se font jour à propos de la refondation de l’école, prétendument dans l’intérêt des enfants, il me semble intéressant de vous recommander deux livres écrits par des enseignants.

Dominique Deconinck, Le bonheur à l’école. Journal d’une instit, Paris, Éd. L’Iconoclaste, 2013, 238 p.

Le sous-titre caractérise bien ce livre qui se déroule comme un récit. L’auteur revendique ce titre d’instit qui lui paraît tellement plus parlant que professeur des écoles.

Et au fil des jours, elle décrit son public, ses joies, ses erreurs, dans un style vivant, plein d’odeurs, de couleurs, où l’on sent dominer la joie de son métier. Non qu’elle le trouve facile, mais enthousiasmant. Ce qu’elle lit dans les yeux des enfants suffit à la rendre heureuse. Certains instants d’apparence anodine reflètent ce qu’elle appelle le cœur de son métier : faire du lien « un acte informel, subtil et dense à la fois ». Et c’est à travers ce lien qu’elle tisse avec tact, avec amour, tout en gardant une certaine distance, pour ne pas confondre l’école et la maison, qu’elle découvre chacun de ceux dont elle a la charge, et dont elle devine à leur manière d’être les tourments intérieurs. Son entretien avec le jeune Arthur est un modèle du genre : ce n’est pas une technique d’entretien, mais une approche affective toute en finesse, et pleine d’une tendresse attachante.

Les enseignants qui sont tristes au travail devraient lire ces pages pour comprendre ce qui leur manque pour créer le déclic, le contact avec ceux qui attendent beaucoup d’eux sans savoir souvent le leur manifester.

Et ne manquez surtout pas les historiettes de fin de chapitre, ce qu’on appelle les mots d’enfants, et qui sont à la fois drolatiques et intellectuellement intéressantes.

Jean P. François, Reconstruire l’alliance avec l’école, l’affaire de tous, Toulouse, érès, coll. « Éducation et société », 2013, 200 p.

Jean P. François n’en est pas à son premier ouvrage, mais celui-ci s’inscrit totalement dans le projet de refondation de l’école qu’attendent tous ceux qui croient à l’importance de l’éducation. Car pour y arriver, il faut bien que tout le monde s’y mette : les enseignants certes, mais aussi les parents, les politiques, les travailleurs sociaux, les professionnels de santé, les orienteurs, les animateurs, les élèves eux-mêmes…

« Prof » de collège, Jean François se remémore les bons moments, les mauvais moments, ceux où l’on espère, ceux où l’on doute. Le regard qu’il porte sur ses élèves est un regard où l’on sent percer l’intérêt pour chacun d’entre eux, même quand il les met en boîte, ou qu’il se fait mettre en boîte par eux. C’est cela, la vie. Ce n’est pas toujours les mêmes qui ont raison. On pense, on rigole, on s’accroche, on discute, on s’encourage.

Pour cela, sortir des clichés qui sont porteurs de préjugés et de malentendus.

Le besoin d’apprendre et de connaître chez ces collégiens est aussi fort que la crainte de ne pas être à la hauteur. Il faut bien faire avec cette ambiguïté, et par conséquent négocier, concerter pour que chacun trouve ou retrouve la motivation.

Cette même ambiguïté, on la retrouve chez beaucoup de parents, partagés entre le désir de voir leur enfant progresser et la crainte qu’ils ne trouvent pas les déclencheurs qui leur permettent d’avoir une bonne image d’eux-mêmes.

Encore faut-il qu’on réfléchisse ensemble sur ce que veut dire enseigner. Enseigner, c’est douter, c’est transmettre, c’est libérer, c’est respecter, c’est oser, c’est composer. C’est permettre à chacun d’être soi-même, adulte comme enfant, sans jouer au copain, ni au père Fouettard.

Métier impossible ! disait Freud. Et Churchill répondait en écho : « Ils savaient que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Car il y a, chez tous ceux que l’école intéresse, cet immense espoir qui est le moteur de toute vie, et qu’il faut cultiver précieusement.

Tout ceci, parsemé de récits, de bons mots, de sourires.

Vraiment, en lisant ces deux ouvrages, on se rend compte qu’il y a des enseignants heureux.

Jacques Ladsous

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