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Education

David LE BRETON, Daniel MARCELLI, Bernard OLLIVIER (dir.), Marcher pour s’en sortir, Érès (11, rue des Alouettes, 31520 Ramonville-Saint-Agne), Préface de Boris Cyrulnik, Postface de Pierre Joxe, 190 p. (La Vie devant eux)

Dans un propos récent publié dans la revue Vie sociale et traitements des Cemea, je soulignais que si le sit-in avait eu son heure de gloire dans les manifestations collectives de ces dernières années, il me semblait que la marche avait repris une place d’honneur et je trouvais cela positif car la marche est mouvement et il y a gros à parier que le mouvement extériorisé n’est pas sans relation avec le mouvement intérieur.

Et voila que ce livre, sorti dernièrement chez Érès, vient confirmer mes dires. L’association Seuil y présente les expériences qu’elle a conduites auprès d’adolescents en grande difficulté.

« En matière de politique des jeunes, rien n’a été fait depuis les ordonnances de 1945 axées sur l’éducation et non la répression. Ou plutôt on a beaucoup agi, mais pour limer sans relâche les règles qui visaient à une compréhension du phénomène. À chaque poussée de fièvre des gamins de banlieue, on a un peu plus resserré les liens, élevé des murs… Et le constat est amer.

Alors, puisque la méthode du bâton ne fonctionne pas, si on faisait, à l’inverse, le pari de l’intelligence, de l’ouverture, de l’avenir ? Prouver le mouvement en marchant. Deux structures, au monde, tentent cette méthode : Oikoten, depuis près de trente ans en Belgique, un pays qui fait le pari de l’innovation sociale ; et en France, Seuil, qui s’en est inspiré, car après tout puisque la prison ne fonctionne pas, est-ce que la marche, ça pourrait marcher ! » (p. 14)

« Pourquoi ce nom de Seuil ? Parce que l’ambition était de faire passer à de jeunes marginaux le seuil de la société. » (p. 19)

Dans une première partie du livre, plusieurs personnalités appartenant au monde de la recherche et spécialistes de l’adolescence y analysent les effets de la marche sur la structuration et l’évolution de la personnalité : ce qu’avait magnifiquement introduit Boris Cyrulnik dans sa préface.

« Quand nos enfants ne marchent pas, ils apprennent moins à parler ! Quand les bébés préverbaux ne peuvent s’orienter vers les autres parce qu’ils sont malades ou malheureux, le retard de langage est manifeste. C’est en s’approchant des autres qu’on acquiert les rituels d’interaction nous permettant de coexister, c’est en apprenant à se servir des mots que l’on découvre l’outil de l’expression de soi autorisant la maîtrise de nos émotions et la visite du monde mental des autres.

L’immobilité physique imposée par notre culture machinique altère probablement ces rituels de rencontres et d’échanges verbaux. Il faut donc compenser cette défaillance relationnelle due à nos progrès techniques en inventant des lieux de marche et de paroles. » (p. 9)

Réflexion, estime de soi, ouverture, découverte des autres, confiance, constance, crédibilité, persévérance sont au rendez-vous de ces effets dont la première expérimentation fut faite en Hollande par l’association Oikoten dont s’inspire Bernard Ollivier, écrivain voyageur, créateur et président de Seuil.

« En grec ancien, le mot oikoten
signifie "par ses propres moyens" (littéralement : " hors de la maison"). L’initiative a été conçue en 1982 par une poignée d’idéalistes qui ne supportaient plus de voir des jeunes enfermés jusqu’à 21 ans dans ce qui, sans être qualifié comme tel, s’avérait être en fait un système de détention. »

Le succès de l’opération est lié à la qualité de la relation qui s’établit progressivement entre l’accompagné et l’accompagnant.

Encore faut-il trouver des accompagnants volontaires pour faire cette longue marche dont la durée moyenne est de trois mois, sur une distance d’environ 2000 km et dans un cadre inhabituel. Il n’est pas étonnant que les premiers volontaires se soient situés hors du cadre professionnel, l’orga­nisation de la profession et ses exigences ne permettant pas d’envi­sager d’une manière habituelle de telles aventures : un gardien de prison, un écrivain, des jeunes étudiants en stage civil… bref des amateurs ont constitué les premiers accompagnants. Mais ces « amateurs » sont soutenus par des responsables de la marche qui se tiennent en contact permanent avec les voyageurs, aident à la mise en place de la marche, aux procédures qui vont protéger l’aventure, à l’analyse du retour et de la situation qui s’ensuit, et ceux-là sont en général des professionnels chevronnés.

Dans une deuxième partie, on peut suivre à travers les jeunes et leurs accompagnants les péripéties de ces aventures avec ses moments de doute, ses rebondissements, ce triomphe de l’effort…

Pour ne rien gâcher, la postface est faite par Pierre Joxe dont on connait les prises de position en faveur des propositions éducatives                innovantes face à la répression générale que nos divers gouvernements ont réussi à faire partager à une opinion publique en désarroi.

Puisse ce livre donner des idées à nos concitoyens qui permettent de retrouver l’élan qui suivit la Libération et les consignes du Conseil national de la Résistance.

Jacques Ladsous

Handicap

Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie, Accompagner les proches aidants, ces acteurs « invisibles ». Rapport 2011, CNSA (66 avenue du Maine, 75682 Paris cedex 14), 2012,109 p.

Le rapport fait le point sur les études et recherches portant sur la « redécouverte » de la question des aidants informels, à l’aube de la discussion sur la dépendance (2011). Il souligne la « reconnaissance croissante des aidants comme des acteurs de l’accompagnement »des personnes âgées et des personnes handicapées.

Il semblerait que la communauté ne se pose plus la question du choix des proches à être aidants, comme si l’urgence des situations de dépendance à venir (8,3 millions d’aidants en 2011) et l’appauvrissement de l’État en matière sanitaire et sociale rendaient cette question sans objet, hors de l’ici et du maintenant, voire politiquement et moralement incorrecte.

Déjà les rapports définissent « une expertise de l’expérience » (E. Molinié) et un rôle aux aidants : celui de soutien moral, de « chef d’orchestre » de coordination et de veille. Le « professionnel » fait principalement office de « tiers » dans l’univers familial et l’heure est à la « coordination » des aidants informels et professionnels.

Pourtant, le rapport souligne les conséquences sur la santé physique et psychique de la charge des aidants : tensions et stress, réaménagements du quotidien, l’impact financier lorsque l’aidant renonce à travailler, ou cesse son rôle « indemnisé » d’aidant, l’épuisement, les vulnérabilités réciproques, la détérioration possible de la relation aidant-aidé…

Aussi, le débat sur « un statut des aidants » n’est pas simple : comment imaginer des critères ou des modes d’indemnisation communs à toutes les situations d’aidant ? La vie d’un proche s’occupant de son enfant polyhandicapé n’est pas la même, ne relève pas des mêmes tâches ou du même poids psychique que celle d’un proche s’occupant de son jeune adulte atteint de schizophrénie ou d’un époux s’occupant de sa compagne atteinte de la maladie d’Alzheimer. Si les besoins des aidants sont assez bien identifiés globalement (notamment la question du « répit »), il manque une évaluation individuelle des besoins pour chaque situation requérant l’aide des proches.

Les études citées dans ce rapport soulignent l’inégalité des aidants selon qu’ils « osent » ou pas demander de l’aide et préconisent un dispositif de veille et de proximité pour accompagner les aidants. Les réponses aux aidants, souligne le rapport, passent par la mobilisation de multiples acteurs, outre les organismes de protection sociale, comme les associations de famille, de pairs, les associations gestionnaires, les mutuelles et les assurances.

Le conseil de la CNSA fait ensuite vingt et une préconisations autour de trois grands thèmes : reconnaître la contribution des aidants et les soutenir dans leur rôle ; renforcer et structurer des réponses à leurs besoins ; mener une politique publique ambitieuse pour et avec les aidants.

Jean-Yves Barreyre

Société

Houda LAROUSSI, Le prêt sur gage au Crédit municipal de Paris. Clientèle et mondes sociaux, Karthala (24 boulevard Arago, 75013 Paris), 2012, 284 p. (Hommes et Sociétés).

Auteure d’un ouvrage paru il y a trois ans sur le microcrédit et le lien social en Tunisie, Houda Laroussi nous conduit au cœur du Marais sur les traces de la clientèle du prêt sur gage au Crédit municipal de Paris (CMP). Adoptant une approche socio-anthropologique et toujours avec la même rigueur scientifique, elle nous livre une analyse fouillée des usagers de cette vieille institution « Le Mont-de-piété » où se côtoient désormais pauvres et riches, salariés et chômeurs, femmes et hommes, français et étrangers de tous âges et de toutes religions. À la différence des nombreuses études sur l’histoire ou la vocation sociale du CMP, H. Laroussi met en évidence la dimension socioculturelle de la relation aux clients et de leurs rapports aux biens mis en gage. C’est en définitive la relation du gage des objets de valeur comme fait social qui est ici centrale. Car au-delà de la radiographie de la clientèle et de la diversité des statuts sociaux des populations fréquentant le CMP, c’est la relation à l’objet gagé et à l’argent et à ses significations sociales que l’auteure a voulu analyser en distinguant les différents aspects du crédit : le « crédit actif » qui est remboursé et le « crédit passif » qui ne l’est jamais. L’intérêt de l’enquête de H. Laroussi, comme l’a rappelé Jean-Louis Laville qui a signé la préface de l’ouvrage, est de souligner la spécificité d’un crédit qui échappe à la logique marchande et qui met en évidence le caractère hybride des frontières entre l’économique et le social. En ce sens, H. Laroussi montre bien que le CMP n’est pas qu’un espace financier, mais un lieu symbolique de la mémoire collective qui permet à toutes les catégories sociales d’entrer dans une démarche de prêt et non de vente (puisque neuf personnes sur dix récupèrent leurs biens gagés). Les gens viennent pour y trouver une réponse simple et rapide pour tenir le cap et venir à bout de leurs difficultés passagères.

L’ouvrage est très bien documenté et s’appuie sur une bibliographie de première main et sur un important matériau empirique : exploitation d’un échantillon de 200 personnes issu de la banque de données du CMP, conduite d’entretiens semi-directifs avec 120 clients et 20 membres du personnel du CMP ainsi qu’une phase d’observation non participante.

Après un bref détour historique par la naissance du « Mont-de-piété » au XVIIe siècle pour lutter contre les pratiques usuraires et les taux d’intérêts excessifs pratiqués par les banquiers, l’auteure livre d’emblée quelques éléments de son enquête quantitative sur les caractéristiques sociales des clients du CMP. On apprend, mais sans surprise, qu’une très large majorité de ces clients sont des clientes (80% de femmes pour 20% d’hommes) qui mettent en gage essentiellement des bijoux. Parmi eux, 62% sont des salariés (contre 17,6% de demandeurs d’emploi) et ce sont les employés et les ouvriers qui font appel le plus souvent à la mise en gage.

Le second chapitre intitulé « Des immigrés à la grande bourgeoisie » décrit le CMP comme « un lieu de confrontation et d’interactions quotidiennes entre plusieurs cultures, entre des Français et des étrangers, des chrétiens et des juifs, des musulmans et des athées, des appauvris et des riches, des jeunes et des moins jeunes, avec chacun sa manière particulière de prêter, d’emprunter ou de gérer de l’argent » (p. 57-58). La population d’origine étrangère constitue plus du tiers des clients du CMP. Si les Français restent attachés à la référence historique du CMP « ma tante », les étrangers ne retiennent que sa dimension d’insti­tution financière qui pratique le prêt sur gage. Mais au-delà du constat statistique, H. Laroussi nous décrit un espace de mixité sociale et ethnique où les clients viennent échanger leurs expériences, des infos sur le prêt, les démarches à faire, le type d’objet déposé, la durée, etc. Si les classes moyennes sont majoritaires dans la fréquentation du CMP, l’étude fait état de nouveaux clients (entrepreneurs, médecins, avocats, antiquaires, professions libérales..) qui viennent au CMP mettre en gage des objets de grande valeur.

H. Laroussi revient sur les raisons qui poussent les individus à recourir au CMP. Dans 38% des cas, il est destiné à faire face aux dépenses du quotidien. 38% disent vouloir faire face aux urgences (payer un loyer, une facture, ses impôts, etc.), 15% pour combler un découvert et seulement près de 7% pour un achat de consommation et autant pour venir en aide à la famille restée au pays pour ce qui est des immigrés. Dans certains cas, le recours au CMP révèle des situations biographiques accidentées de personnes se trouvant subitement en face de grands bouleversements dans leur vie familiale ou professionnelle (séparation, divorce, chômage..).

Les derniers chapitres mettent le doigt sur les usages du prêt sur gage et sur les valeurs sociales du CMP. Lieu de mémoire collective, il est un repère pour tous ceux qui le fréquentent et devient ainsi une véritable institution où la transmission transgénérationnelle passe par l’acte de donner, de conserver et de récupérer. C’est ainsi que le prêt sur gage s’ancre pour beaucoup d’individus dans les valeurs transmises par leurs ascendants depuis des siècles. Cela est dû sans doute aussi aux qualités des chargés de clientèle du CMP qui respectent la discrétion et l’anonymat de leur clientèle.

Mohamed Madoui

Livres reçus

Christian AYERBE, Mireille DUPRÉ LA TOUR, Philippe HENRY, Brigitte VEY (coord.), Prostitution : guide pour un accompagnement social,
Érès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville-Saint-Agne), 2011, 483 p. (Trames)

Françoise BOISSIÈRES-DUBOURG, De la maltraitance à la bientraitance, Ed. Lamarre (1 rue Eugène et Armand Peugeot, 92856 Rueil-Malmaison cedex), 2011, XIX-252 p. (Soigner et accompagner. Série : Relation soignant-soigné)

Xavier BOUCHEREAU, Les non-dits du travail social. Pratiques, polémiques, éthique, Érès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville-Saint-Agne), 2012, 227 p. (Trames)

Patrick CINGOLANI (dir.), Un travail sans limites ? Subordination, tensions, résistances, Érès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville-Saint-Agne), 2012, 248 p. (Clinique du travail)

Elisabeth DONNET-DESCARTES, Danielle DUJARDIN, Évaluer avec les usagers, Presses de l’École des hautes études en santé publique (Avenue du Professeur-Léon-Bernard, CS 74312, 35043 Rennes cedex), 2012, 142 p.

Luce DUPRAZ, Baby-Loup, histoire d’un combat, préf. d’Elisabeth Badinter, postf. de Caroline Eliacheff, Érès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville-Saint-Agne), 2012, 275 p. (Collection « 1001 BB »)

FNARS, Le livre blanc de l’accom­pagnement social, préf. de Nicole Maestracci, Les Éditions de l’Atelier (51-55, rue Hoche, 94200 Ivry-sur-Seine), 2011, 166 p.

Arlette DURUAL, Patrick PERRARD, Les tisseurs de quotidien. Pour une éthique de l’accompagnement de personnes vulnérables, Érès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville-Saint-Agne), 2012, 147 p. (Trames)

Divina FRA-MEIGS, Socialisation des jeunes et éducation aux médias. Du bon usage des comportements à risque, Érès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville-Saint-Agne), 2011, 234 p. (Éducation et société)

Martine GROSS, Choisir la paternité gay, Érès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville-Saint-Agne), 2012, 289 p.

Philippe KINOO (dir.), Psychothérapie institutionnelle d’enfants. L’expé­rience du KaPP, Érès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville-Saint-Agne), 2012, 214 p. (Empan)

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