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Action sociale

 

Christian GALLOPIN (dir.), Vivre quand le corps fout le camp !, Erès (11, rue des Alouettes, 31520 Ramonville-Saint-Agne), 2011, 260 p.

Est-ce parce que, depuis quelques mois, mon propre corps renâcle que je suis tombé sur ce livre que j’ai dévoré avec une certaine complicité ? Toujours est-il qu’il m’a fait du bien, non que les idées qu’il professe me soient inconnues – je les partage depuis longtemps, je crois. Mais avoir rassemblé dans cet ouvrage des points de vue d’inter­venants divers avec des poésies, avoir mêlé aux analyses collectives qui intéressent les citoyens, des analyses individuelles qui intéressent chacun de nous à partir de nos blessures narcissiques, c’est finalement montrer que ce mot « vieillissement » n’est pas simple à définir. Les vieux (oh pardon ! on dit maintenant « les personnes âgées ») ont beau faire partie d’une catégorie sociale qui interroge et qui coûte cher, quand elle n’est pas source de profits, ces vieux ne sont pas de mêmes modèles. Il y en a autant qu’il y a de personnalités différentes ; et c’est pour cela qu’il est compliqué de faire avec. Ce qui va tout à fait convenir à celui-ci, sera refusé par celui-là. Les souvenirs ne sont pas les mêmes, ni d’ailleurs les raisons d’avenir. Car il y a un avenir pour les vieux et particulièrement ceux qui, sans illusion, manifestent l’envie de vivre.

Nous savons bien, nous, professionnels du social, qu’au-delà de certaines similitudes, chaque personne est un cas particulier. Peut-on répondre à tous ces particuliers ? Au-delà des catégories administratives qui cherchent à simplifier la vie sociale, on peut toujours inventer. En tous les cas, c’est notre boulot, et c’est pourquoi nous ne pouvons répondre intelligemment à toutes ces évaluations simplificatrices, facteurs d’annonces triomphantes ou pessimistes, mais jamais facteurs d’espérance.

Mais revenons au livre. Il est le produit d’une journée de recherche clinique, dont « l’objet fut justement de penser autour de cette injonction dérangeante : "vivre quand le corps fout le camp !", [qui] a eu lieu le 17 octobre 20009 à Troyes dans le cadre du Colloque régional soins palliatifs de Champagne-Ardenne. Ce temps de réflexion fut construit dans la perspective d’explorer certains de ces territoires, aux confins des dedans de l’humain, à l’aune de regards croisés, philosophiques et anthropologiques, sociologiques, médicaux et psychologiques, mais également à partir de l’œil de l’artiste, du peintre, du poète ou de l’écrivain. Quelle place dans notre monde pour l’homme ? Quelle place pour l’autre – l’autre et moi, l’autre moi – affublé qu’il est ou qu’il sera d’un corps en déroute, pour le moins d’un corps déroutant ? »

Il interroge donc ce qu’on appelle les soins palliatifs, ces soins qui accompagnent quelqu’un quel que soit son âge, son malaise, ses difficultés, vers le terme de la vie. Et l’accompa­gnement qui demande de la lucidité, qui ne se satisfait pas de fausses espérances, est aussi une manière de vivre le présent et de ne pas abandonner le futur. Pas toujours facile à réussir, ainsi que le montrent Marine Derzelle et Gérard Dabouis, dans une fiction où l’individu concerné s’interroge sur ce qui lui est proposé :

« Mon état est grave, les gens viennent me voir parce que je suis dans un état grave, leurs figures compassionnelles sont tristes et sans angles, les propos savamment dosés pour ne pas me blesser (ce qui revient à ne pas me toucher), ils rentrent chez eux comme s’ils me portaient sur leurs dos, leur enfants en ont marre de leur état de gravité, ils se réfugient dans ce qu’ils trouvent, l’un les études, l’autre la drogue, les couples explosent, les tensions entre familles décuplent, les attentats ensuite, puis c’est la guerre, la guerre totale qui tue tout, et tout ça pour un service que je n’ai pas demandé ! »

Il interroge la politique sociale qui, sous prétexte de sécuriser, multiplie les contraintes :

« Vieux corps ou corps de vieux ? Cette question qui servait de titre à notre propos mérite d’être reprise. Il n’y a de vieillesse qu’incarnée, vécue dans un corps de chair et respectable, c’est bien de cela qu’il s’agit. Cette réduction du vieillard à ce vieux corps est la conséquence du regard dépréciateur que, socialement, nous portons sur la vieillesse. C’est parce qu’à nos yeux ils ne sont plus tout à fait des hommes, plus tout à fait nos semblables, que nous nous autorisons à les traiter ainsi et à nous comporter socialement de cette manière.

Ai-je vu l’homme dans le traitement social et médico-social qui vient d’être analysé de manière un peu sévère mais peut-être bien encore un peu trop complaisante ?

Ai-je vu l’homme derrière ce corps qui fout le camp et dont on a fait l’objet de gestion rentable ?

Ai-je vu l’homme derrière ces corps, contraints, marchandisés, profanés ?

Ai-je vue l’homme ? Avons-nous vu l’homme ? »

Il interroge nos images, nos conceptions, cette manière que nous avons de séparer le corps et l’esprit, comme s’ils ne faisaient pas qu’un. Et ces interrogations nous conduisent à approfondir nos manières d’être à côté d’eux, avec eux, et peut-être avec nous-mêmes. Ce livre est un débat et ce débat est à l’intérieur de chacun d’entre nous. Raisons de plus pour le conduire. Il nous aide à rester sujets.

Puissent ces quelques lignes et ces quelques extraits vous donner envie de vous plonger dans cet univers « hors normes, hors temps » et choisir notre chemin présent et futur sans nous plier aux pressions familiales, médicales, sociales. J’en suis sorti avec la volonté de ne pas me laisser « malmener » mais de continuer à combattre.

Jacques Ladsous

Jean-Yves GUÉGUEN (coord.), L’année de l’action sociale 2012. Bilan des politiques sociales, perspectives de l’action sociale, Dunod (5, rue Laromiguière - 75005 Paris), 2012, 224 p.

Comme chaque année, J.-Y. Guéguen publie à travers des interventions de professionnels compétents un bilan des politique sociales, bilan d’autant plus intéressant cette année qu’il se situe à la charnière de deux quinquennats dont les comportements politiques ne devraient pas être identiques et qu’il donne donc à réfléchir sur l’avenir du social.

Retrouver le sens du social et de l’action sociale, même si cette dernière a abandonné son nom « actif » au profit d’une « cohésion sociale » qui se cherche, est bien l’enjeu des années qui viennent. Cette démarche à la rencontre du sens, J.-Y. Guéguen la fait à travers de multiples actions qui se dessinent sans pouvoir forcément aller très loin, compte tenu de l’inconnu qui pèse sur les moyens.

Sont ainsi abordés l’aide à domicile, l’inclusion des personnes en situation de handicap, le RSA, la réforme de la protection de l’enfance, la compétence des Agences régionales de santé, la loi Fourcade, nouvelle déclinaison de la loi HPST (Hôpital, patients, santé, territoires), l’Agence nationale de l’évaluation (AIE), la scolarisation des enfants handicapés, l’autisme et ses traitements controversés, la politique en direction des personnes âgées, celle en direction de la petite enfance… Il nous a manqué quelques réflexions sur la délinquance et sur la politique d’immi­gration (mais chut ! ces choses là fâchent ou risquent de fâcher).

Les personnalités auxquelles J.-Y. Guéguen s’est adressé pour analyser le constat et essayer de tracer des perspectives pour l’avenir, sont toutes des personnes impliquées dans ces différents secteurs de travail, ceci pour dire que nous ne nous trouvons pas devant une langue de bois. « La critique est aisée mais l’art est difficile » dit un adage ancien. Il était donc demandé à tous ces « experts » d’analyser le présent pour projeter ce qui aurait besoin d’être modifié ou au contraire poursuivi.

Il est particulièrement intéressant de voir que ce bilan global (ou presque) se termine pour tout un chapitre sur « la recherche en/dans/sur le travail social », écrit par notre collaborateur Marcel Jaeger qui a succédé à Brigitte Bouquet à la chaire de Travail social au CNAM. Il est porteur d’un projet permettant de réactiver cette recherche en s’appuyant sur l’expertise réelle (quoique parfois contestée) des professionnels du social. C’est notamment l’objet de cette conférence de consensus sur la recherche et le travail social qui se déroule au cours de cette année. Elle devrait permettre (ce que nous espérons) d’asseoir le travail social sur des bases théoriques donnant toute sa valeur aux pratiques que, bon an, mal an, les professionnels s’efforcent, malgré les obstacles, de mettre en œuvre, voire même de perfectionner un peu plus chaque jour.

Jacques Ladsous

HISTOIRE

Henri PASCAL, La construction de l’identité professionnelle des assistantes sociales. L'Association nationale des assistantes sociales (1944-1950), Ed. Presses de l’EHESP (CS 74312 – 35043 Rennes cedex) 2012, 280 p. (Politiques et interventions sociales).

Henri Pascal, sociologue, a été formateur dans plusieurs institutions de formation en travail social. Il est l’auteur de nombreux articles et contributions à des ouvrages sur l’histoire du travail social. 

À partir de l’analyse des archives de l’Anas (1944-1950) depuis sa création sous la dénomination d’Anasde, Henri Pascal montre comment un corps professionnel, exigeant, a construit sa légitimité. Il décrit très bien l’activité tenace et passionnée de ces femmes réunies autour de Madeleine Hardouin, puis de sa jeune première présidente Ruth Libermann : les relations et les tensions avec les instances politiques, syndicales et religieuses, la revendication du professionnalisme et de la neutralité confessionnelle, l’ouverture sur le monde grâce aux échanges internationaux… L’identité professionnelle des assistant(e)s de service social reste aujourd’hui encore le produit de cette histoire. Bien que le contexte politique et social soit très différent de celui de l’après-guerre les attentes et la volonté des professionnels restent assez similaires, particulièrement en termes de posture. Didier Dubasque et Françoise Lèglise dans la préface remarquent cette continuité : « les questions soulevées par nos ainées sont d’une étonnante modernité ».

Ce texte s’attache à montrer la place centrale de l’Anas dans la mise en œuvre de la loi du 8 avril 1946, et la préparation puis l’adoption du code de déontologie, à défaut de pouvoir obtenir l’instauration d’un ordre des assistantes sociales. Dans ses prises de positions concernant les métiers du social qui se créent en cette période, l’Anas se prononce pour une formation de base polyvalente en service social suivie d’une formation à une spécialisation. Henri Pascal n’a, par ailleurs, trouvé aucune trace de la profession naissante d’éducateur dans les archives qu’il a consultées.

Pour tous ceux qui s’intéressent à l’identité professionnelle des travailleurs sociaux, la découverte de ces archives, permet de mieux comprendre les enjeux actuels d’une partie d’entre eux, les assistant(e)s de service social.

Geneviève Crespo

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