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Société

Robert CASTEL, La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, Ed du Seuil (27 rue Jacob, 75006 Paris), 2009, 457 p. (La couleur des idées)

Voici quelques années que Robert Castel écrit que nous sommes en train de vivre une mutation en profondeur, une grande transformation dont nous ne pouvons prédire l’issue avec certitude.

C’est justement cette montée des incertitudes qu’il analyse dans cet ouvrage :

  • incertitude quant à l’avenir du système capitaliste qui a montré non seulement ses limites, mais aussi les détériorations qu’il suscite notamment dans les rapports humains, et l’avenir des classes laborieuses ;
  • incertitude quant au rôle de l’État dont les discours qui se veulent rassurants ne sont pas suivis de solutions durables ;
  • incertitude quant à l’emploi, où les nouveaux critères de flexibilité et les progrès technologiques laissent sur le bord de la route nombre de travailleurs qui ne demandaient pourtant qu’à travailler pour un salaire convenable ;
  • incertitude quant aux droits de l’homme et du citoyen dont on voit bien que, sans cesser d’être proclamés, ils ne protègent plus ni de l’exclusion, ni de la misère.

C’est ainsi que le droit du travail est continuellement remis en cause, d’une manière ouverte ou insidieuse, et que les protections sociales sont peu à peu grignotées sans qu’il ait été possible à nos gouvernements de réagir.

Nous sommes entrés dans une société du risque où les valeurs républicaines n’arrivent plus vraiment à se faire entendre. Le discours libéral relègue au magasin des accessoires la recherche de l’égalité et l’existence de la fraternité, et les discours « catastrophiques » entretiennent les peurs, les confusions, les contre-vérités. La sécurité, la vraie, celle qui réside dans l’harmonie des rapports, se trouvant défaillir, avec son cortège de précarité et de non-droit, la politique « sécuritaire » qui prétend la retrouver ne fait qu’aggraver les tensions sans jamais les résoudre.

« Il faut donc assumer l’imprévisi­bilité de l’avenir, tout en sachant qu’il dépendra aussi en partie de ce que nous ferons ou ne ferons pas aujourd’hui pour tenter de lui dessiner un visage humain. De ce point de vue la recherche d’un nouveau compromis, différent mais homologue de celui du capitalisme industriel, entre une exigence de compétitivité-flexibilité du côté des entreprises et une exigence de protection-sécurité du côté des travailleurs apparaît comme l’articulation qu’il serait nécessaire de promouvoir pour que les bouleversements actuels n’aboutissent pas à une sortie par le bas de la société salariale dont l’aboutissement serait une remarchandisation complète du travail » (p. 61).

Les remèdes que nos dirigeants préparent ne font que souligner voire aggraver la situation : les dispositifs succèdent aux dispositifs, sans qu’on ait jamais bien compris le sens qu’il faut leur donner. Certes, ils ne sont pas méprisables dans la mesure où ils permettent la survie de certaines catégories de population, mais ils atteignent très vite leurs limites car les dérives que leur font subir tant les bénéficiaires que les utilisateurs de ces dispositifs nécessitent de les revoir, de les refonder. Nous savons bien que les rustines qui permettent provisoirement de rouler n’empêcheront pas la nécessité de changer la chambre à air et son enveloppe. Il ne s’agit ni de réformettes, ni de palliatifs, mais d’une refondation des rapports humains à travers le travail, l’éducation, la culture, la justice, l’économie…

« Le réformisme de gauche doit défendre, au nom de l’intérêt général, et non de la conservation d’avantages devenus archaïques, l’existence de droits sociaux. Des "acquis sociaux" peuvent et doivent être défendus s’ils instaurent un régime général de l’emploi, et au-delà de l’emploi un régime général d’organisation sociale, seul capable d’encadrer une anarchie du marché génératrice de dissociation sociale. En ce sens on pourrait dire que lutter contre la dégradation des statuts de l’emploi, c’est lutter pour que tous conservent un statut ou y accèdent, et c’est aussi lutter pour les "exclus", puisque c’est combattre les processus de dérégulation qui les produisent » (p. 289).

Et justement parlons-en de ces exclus. Ne voyons-nous pas que le mot exclusion s’inscrit come un complément de la situation actuelle et sert d’écran à toute refondation sérieuse.

« L’exclu est l’héritier du pauvre conçu comme celui qui porte l’essentiel de la misère du monde et doit mobiliser aussi l’essentiel des efforts pour y remédier. Au cœur de cette représentation il y a une conception substantialiste de la pauvreté qui appelle, si on est charitable, des mesures d’as­sistance, mais s’interdit de remettre en question la dynamique économique qui fait qu’une partie de la population ne participe pas au partage de la richesse commune, au point qu’elle peut se retrouver complètement démunie. » (p. 280-281).

La situation n’est pourtant pas désespérée et dans sa conclusion Robert Castel, à partir de ses analyses, nous met sur la piste d’une solution qui pourrait être portée par tous. Il ne s’agit pas de revenir sur la recherche d’autonomie et de responsabilité que préconise l’émancipation de l’individu, mais de se rappeler qu’« il n’y a pas d’individus sans État, parce que l’État est le support des supports, soit qu’il les garantisse et les défende (droit de propriété), soit parce qu’il est le maître d’œuvre qui a présidé à leur constitution (droits sociaux). » (p. 445).

« L’État social […] intervient pour édifier progressivement un réseau serré de protections qui vont permettre l’accès à une individualité pleine et entière de la majorité de la population. » (p. 446).

« Il est donc naïf d’opposer comme deux entités séparées l’État et l’indi­vidu. La possibilité d’être un individu, du moins pour la "classe non propriétaire", a été portée par l’État social, et ses productions sont comme "implantées" dans l’individu. Certaines critiques actuelles de l’État semblent incapables d’imaginer ce que pourrait être une "société des individus" sans État. » (p. 447).

« L’État social "actif" devrait être un promoteur actif du droit qui réaliserait la gageure de redéployer les protections dans les interstices de la société. » (p. 449)

« C’est loin d’être joué, et c’est pourquoi l’avenir demeure marqué du sceau de l’incertitude. Néanmoins, il devient clair que la possibilité de rester ou de devenir un individu digne de ce nom est plus que jamais tributaire de l’existence de telles instances de régulation, nationales ou transnationales. » (p. 449).

C’est sur cette conclusion que nous conclurons nous-même cette recension. Cette analyse se lit non seulement avec intérêt, mais avec passion, quand on est préoccupé devant les détériorations actuelles du sort de l’humanité tout entière, des pays riches aux pays pauvres, et de la recherche d’un équilibre entre ceux que Robert Castel appelle « les individus par excès » et « les individus par défaut ».

Jacques Ladsous

Claude FERRAND (dir.), Le croisement des pouvoirs. Croiser les savoirs en formation, recherche, action. Ed. Quart Monde, Ed. de l’Atelier/ Ed. Ouvrières (51-55 rue Hoche, 94200 Ivry-sur-Seine), 2008, 224 p.

Voici le troisième volet qui résulte de la recherche entreprise par le mouvement ATD Quart Monde pour donner du sens à la volonté manifestée par les pouvoirs publics de transformer l’assistance en action commune, de rendre acteurs de leur propre sauvegarde et progression celles et ceux que les aléas de la vie avaient conduits à l’acceptation passive de leurs conditions. Car il ne s’agit pas seulement d’avoir des textes législatifs incitatifs : loi de lutte contre l’exclusion (juillet 1998), loi concernant les institutions sociales et médico-sociales (janvier 2002), loi sur les personnes en situation de handicap (février 2005), encore faut-il trouver les moyens de rendre possible ces incitations.

Ce troisième ouvrage vient couronner les méthodes utilisées par ATD Quart Monde pour permettre aux différents acteurs de se connaître et se faire reconnaître, de façon à agir ensemble et dans un sens où chacun puisse se reconnaître. Ce fut d’abord le croisement des savoirs, où il fut entendu que chaque être humain, chaque groupe humain dispose d’un savoir, que ce savoir n’est pas à sens unique, qu’il se partage pour pouvoir être compris. Puis ce fut le croisement des pratiques, celle des professionnels comme celles des usagers et celles des promoteurs. Sans être de même nature, ces pratiques sont appelées à aller dans le même sens à condition que chaque groupe ait confiance dans l’action de l’autre et permette son développement. On sait tous que le savoir et l’expérience sont sources de pouvoir sur les autres et influencent les responsabilités. Ces croisements permettent donc l’exercice d’une responsabilité partagée, et font le lit de toutes les tendances dominatrices qui peuvent exister chez les uns comme chez les autres.

À la suite des deux premières recherches auxquelles j’ai eu l’immense intérêt d’être associé, de nombreuses expériences de coaction, de co-formation ont pu avoir lieu : ce livre les relate. En Belgique, avec le centre de formation permanente de l’Institut Cardijn/ATD Quart Monde, en France avec la commission locale d’insertion de Lille, le réseau santé-précarité de Chambéry, la mairie de Vitrolles, la Caisse d’Épargne, la fonction publique territoriale, l’éducation nationale à Reims, etc. Croisement des représentations, recherche de signification commune des mots utilisés, émergence des apports réciproques de connaissances, analyse des interactions vécues, tout cela conduit à des transformations personnelles qui rendent possible la participation de chacun à des élaborations communes qui ne craignent pas de promouvoir des politiques nouvelles, de produire des connaissances favorisant l’action. Ainsi des femmes et des hommes que tout séparait deviennent capables de changer leurs façons de voir et d’agir pour lutter contre la misère, en se formant ensemble et en partageant leurs pouvoirs.

« La lutte contre la pauvreté n’est pas seulement la solution de problèmes matériels, de redistribution. Elle est structurelle, elle remet en cause l’organisation des pouvoirs et des volontés politiques. Elle passe nécessairement par la contribution des personnes exclues au niveau de la réflexion, de la pensée, de l’action et de la formation.

Faire place aux connaissances qu’ont les personnes en situation de pauvreté et d’exclusion est source d’innovation, de changement, de réajustement et d’avancée de nos démocraties.

C’est parce que nos sociétés se privent de l’apport de millions de personnes laissées au bord du chemin, condamnées à vivre dans la misère, l’exclusion et l’inutilité qu’elles se laissent prendre par la vitesse, la sélection, le moteur de l’argent et l’indivi­dualisme, créant une crise de civilisation.

Le croisement des savoirs et des pratiques avec les plus exclus oblige toute démocratie à se rééquilibrer, à se refonder sur l’égale dignité de tout être humain » (p.189).

J. L.

Albert JACQUARD, Le compte à rebours a-t-il commencé ? Ed. Stock (31 rue de Fleurus, 75278 Paris Cedex 06), 2009, 139 p. (Les documents Stock)

C’est un plaisir pour quelqu’un comme moi qui prépare un numéro sur l’éducation populaire, de trouver ce livre dont les dernières pages parlent de l’éducation permanente. Et si je fais l’inventaire des derniers livres lus, je vois que l’éducation (que ce soit chez Morin, de Foucauld, Debray ou Jacquard…) leur paraît le seul remède à la dégradation des rapports sociaux dont la philosophie nous conduit à la destruction. L’homme qui fut assez intelligent, nous dit Jacquard, pour utiliser les ressources de la planète dans le sens du progrès, a une telle peur du manque et de l’insécurité qu’il n’arrive plus à maîtriser cette utilisation et n’arrive pas à saisir que son utilisation abusive a des conséquences destructrices.

Et Jacquard d’interroger les activités économiques qui laissent sur la touche nombre d’êtres humains, les activités nucléaires qui sont certes une bulle sécuritaire mais peuvent déclencher, chez un dirigeant avide de pouvoir, l’organisation d’un suicide collectif, les recherches biologiques qui ont certes pour but de privilégier la vie et d’apaiser la souffrance physique, mais sans leur adjoindre des mesures d’accompagnement psychologique et social.

Dans cette course à la performance, quel qu’en soit le domaine, chacun est en train de perdre ses valeurs, son éthique, sans s’en rendre compte, peut-être (et c’est encore plus inquiétant) manipulé par quelques grands qui ne songent qu’à augmenter leur puissance.

Heureusement, il est encore temps qu’une prise de conscience collective, alliée à une éducation dont la finalité ne serait pas que le savoir, stoppe ce compte à rebours et, dans une fraternité retrouvée et des échanges de savoir, puisse développer les valeurs qui permettent d’encadrer le progrès et non pas le laisser déborder au-delà de ce que nous pouvons tous ensemble proposer et supporter.

J. L.

Livres reçus

BOLEK, Je voulais pas crever. Petit manuel de résistance urbaine, Albin Michel (22 rue Huyghens, 75680 Paris cedex 14), 2009, 165 p.

Cathy BOUSQUET, Annie MARXER, Oser de nouveaux réflexes professionnels. Entre subir et agir, Chronique sociale (7 rue du Plat, 69288 Lyon cedex 02), 2009, 240 p. (Comprendre la société. L’essentiel)

Michel BRIOUL, L’évaluation clinique en institution, préf. de Jacques Ladsous, Presses de l’École des hautes études en santé publique (Avenue du Professeur-Léon-Bernard, CS 74312, 35043 Rennes cedex), 2009, 216 p. (Terrains Santé Social)

Julien DAMON, Questions sociales : analyses anglo-saxonnes. Socialement incorrect ?, Presses universitaires de France (6, avenue Reille, 75685 Paris cedex 14), 200, X-240 p. (Major)

Jean-Paul DOMIN, Une histoire économique de l’hôpital (XIXe-XXe siècles). Une analyse rétrospective du développement hospitalier, tome 1 : (1803-1945), Association pour l’étude de l’histoire de la Sécurité sociale (diffusion : La Documentation française, 29-31 quai Voltaire, 75340 Paris cedex 07) 2008, 310 p.

Bertrand DUBREUIL, Le professionnalisme en action sociale et médico-sociale. Des savoir-faire à reconnaître, Dunod (5, rue Laromiguière, 75005 Paris), 2009, 260 p. (Action sociale)

Eugène FOURNIÈRE, Essai sur l’individualisme, présentation de Philippe Chanial, Le Bord de l’eau (118, rue des Gravières, 33310 Lormont), 2009, 302 p. (Bibliothèque républicaine)

Jean-Marie GUEULETTE, « Ces femmes qui étaient mes sœurs… ». Vie du père Lataste, apôtre des prisons (1832-1869), Les Editions du Cerf (29, boulevard La Tour-Maubourg, 75340 Paris cedex 07), 2008, 333 p.

Yvonne KNIBIEHLER, La Sauvegarde de l’enfance dans les Bouches-du-Rhône, Presses de l’École des hautes études en santé publique (Avenue du Professeur-Léon-Bernard, CS 74312, 35043 Rennes cedex), 2009, 185 p.

Pierre LAROQUE, Le problème social français. Cours commun général promotion "Albert Thomas" de 1954, Association pour l’étude de l’histoire de la Sécurité sociale (diffusion : La Documentation française, 29-31, quai Voltaire, 75340 Paris cedex 07) 2008, 295 p.

Laurent LASNE, Traité d’économie sociale à l’usage des malentendants, suivi de L’encre de la révolte, Ed. Le Tiers livre (1 avenue Alfred Belmontet, 92210 Saint-Cloud), 2009, 236 p.

Gérard NEYRAND, Le dialogue familial. Un idéal précaire, Erès (11, rue des Alouettes, 31250 Ramonville-Saint-Agne), 2009, 222 p. (Couples, famille et métamorphoses)

Nathalie POIRIER, Catherine KOZMINSKI, L’autisme, un jour à la fois, Presses de l’Université Laval (Pavillon Pollack, bureau 3103, 2035, rue de


l’Université, Université Laval, Québec,Canada, G1V 0A6) - Chronique sociale (7 rue du Plat, 69288 Lyon cedex 02), 2008, XVI-296 p.

Bernard ROUDET (dir.), Les jeunes en France, Presses de l’Université Laval (Pavillon Pollack, bureau 3103, 2035 rue de l’Université, Université Laval, Québec, Canada, G1V 0A6) – Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (11, rue Paul Leplat, 78160 Marly-le-Roi) 2009, VIII-209 p. (Regards sur la jeunesse du monde)

Pierre SAVIGNAT, Évaluer les établissements et les services sociaux et médico-sociaux. Des savoir-faire à reconnaître, Dunod (5, rue Laromiguière, 75005 Paris), 2009, VIII-370 p. (Action sociale)

René SEDES, Vive la retraite ! Passé, présent et avenir d’une conquête sociale majeure, R. Sedes (5, square Payret Dortail, 92170 Vanves), 2008, 139 p.

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