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Chantal CRENN, Laurence KOTOBI, Jean-Claude GILLET (dir.), Les animateurs professionnels face à la différence ethnique, L’Harmattan (5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris), 205 p. (Animation et territoires)

Dans notre dernier numéro de Vie Sociale sur les territoires[1], nous avons à plusieurs reprises abordé le problème des différences au sein d’une population de plus en plus hétérogène sur le plan des habitudes de vie (vêture, alimentation, éducation…) et sur le plan des habitudes culturelles et cultuelles. Ce livre vient à point pour nourrir notre réflexion et enrichir nos débats.

Les fonctions des intervenants font qu’ils s’adressent particulièrement aux animateurs professionnels, mais leurs réflexions valent pour tous les professionnels de l’action sociale.

Nous sommes obligés de reconnaître que, dans notre République laïque et fraternelle l’ethnicité reste un problème ambigu. L’idéal républicain qui consiste à considérer tous les habitants de notre pays comme des Français à part entière, s’accommode mal d’un afflux de migrants, qui ne peuvent devenir ces Français-là que si leur propre identité est respectée. L’assimi­lation a fait long feu et nous sommes à la recherche de formes sociales différentes qui évitent aux migrants de se replier sur eux-mêmes et entre eux dans un communautarisme, peu compatible avec notre constitution, mais qui ne les obligent pas à tout abdiquer de leurs origines.

C’est cette recherche que nous propose ce livre, constatant, « comme l’affirme J.-C. Sommaire ancien membre du Haut Conseil à l’Inté­gration, que la République se trouve dans une situation d’incapacité de reconnaître la diversité culturelle et ethnique et qu’au lieu de produire des "Français à part entière" elle produit "des Français entièrement à part" "ni immigrés, ni usagers ". il propose que la République s’ouvre aux différentes communautés "sous réserve qu’[elles] soient suffisamment ouvertes à l’universel" .» (p. 24)

« […] Comment avoir une démarche commune sans se disperser dans la diversité cacophonique de la tour de Babel ? Comment métaphoriser de façon nouvelle cette mosaïque que j’ai évoquée avec la prudence nécessaire ? Par l’idée du métissage, du mélange, du cosmopolitisme, de transculturation comme on dit en Amérique latine, de brassage, d’hétérogénéité, d’hybridation, d’hybridité par laquelle les post-colonial studies désignent notamment la culture et l’identité des minorités, des migrants, des diasporas. » (p. 32)

A ces problématiques sont confrontés tous les acteurs éducatifs et sociaux.

« L’éducation interculturelle, précise R. Mari Ytarte, collègue professeur du département de pédagogie à l’université de Castilla-La Mancha, est une pratique éducative où les caractéristiques individuelles, cognitives, culturelles, l’identité et la communauté d’appartenance des sujets auxquels elle s’adresse sont constitutives de toute action éducative". Pas de modèle unique de culture, l’animatrice ou l’animateur permettant ainsi une voie par laquelle "chaque sujet construit son identité et dote de signification la marque culturelle dans laquelle il est immergé" Cette perspective s’oppose à la dissolution des identités et propose au contraire leur construction, déconstruction et reconstruction permanente à la hauteur des aventures de la découverte de l’altérité. » (p. 33)

Analysant alors les rendez-vous manqués malgré les initiatives des mouvements d’éducation populaire et des structures qu’ils ont fait naître, force est de reconnaître que nous n’avons pas su gérer convenablement les différences culturelles, cultuelles et comportementales auxquelles nous sommes confrontés, d’autant que ces différences se répercutaient le plus souvent sous forme d’inégalités sociales, en contradiction avec la politique proclamée (mais non mise en œuvre) de l’égalité des chances.

Ne cherchons pas dans cet ouvrage une doctrine bien établie, mais à travers les exemples exposés par les acteurs de terrain : scolarité, langage, sexualité, santé, vêture, alimentation, emploi… nous pouvons percevoir les points de rencontre en même temps que les points de contradiction, afin de trouver nous-mêmes la voie qui nous semble convenir dans le contexte où nous nous trouvons. Peut-être à ce moment, saurons-nous faire vivre cette « altérité » dont nous ne cessons de parler sans en connaître véritablement les ouvertures et les limites.

Les sciences sociales nous bousculent parce qu’elles nous apprennent à comprendre comment nous fonctionnons. « […] Le traitement social, politique, managérial de cette "différence" en France, offre en retour un miroir, permettant aux "animacteurs", comme aux chercheurs de se percevoir différemment, en acceptant de part et d’autre de se donner à voir. » (p. 198)

Jacques Ladsous

 

Alain MOREL, Jean-Pierre COUTERON, Patrick FOUILLAND (dir.), L’aide-mémoire d’addictologie en 46 notions, Dunod (5, rue Laromiguière - 75005 Paris), 442 p.

 

Au moment où se discutent ici ou là des positions politiques à propos de la toxicomanie, où les partisans d’une dépénalisation du cannabis affrontent ceux qui, au contraire, sont enclins à renforcer les répressions, il n’est pas inutile de chercher à y voir clair, et ce livre est dans ce domaine un document précieux.

J’aime le mot « addiction » qui montre bien que dans l’utilisation des drogues, il y a des niveaux acceptables et des niveaux qui vous rendent tellement dépendants que les efforts pour en sortir deviennent difficiles, sinon insupportables. Il ne s’agit donc pas de traiter ce sujet au nom de la morale, mais de discerner à quel niveau de dépendance se situe l’usager, afin de lui offrir la démarche adaptée à son cas.

La drogue n’est pas un phénomène « moral » mais un phénomène « social ». C’est ce qu’inscrivent les auteurs dans les fondements.

« Le domaine des addictions est celui des interactions, entre l’individu et la société, entre les dimensions biologiques, psychiques et sociales de ce que vivent les êtres humains. Nous ne pouvons donc entreprendre de comprendre et d’intervenir sans un effort de transdisciplinarité et d’inté­gration des connaissances diverses mais interactives. Cela s’appelle l’intelligence collective » (Les conduites addictives. Comprendre, prévenir, soigner, Dunod, 2008) (p. XIII).

Et encore… « Poussant à la surconsommation, notre culture est devenue "addictivante", et il est de plus en plus difficile de restreindre les questions d’abus, d’usage nocif, de dépendances, aux seuls toxicomanes et à la question des "drogues" » (p. III).

« Cette ouvrage est le fruit d’un travail collectif de seize auteurs, d’"écoles", d’institutions et de disciplines différentes, tous engagés professionnellement dans la prévention et les soins en addictologie au sein d’équipes spécialisées et expérimentées. Tous surtout animés par une même conception humaniste et plurielle des actions à mener dans ce domaine. » (p. XIII).

Si j’insiste sur ces préalables, c’est qu’il permet de saisir pourquoi cet ouvrage se lit dénué de toute préoccupation du bien et du mal qui obscurcit les débats sur le sujet. Il permet de comprendre, de relativiser, de découvrir une responsabilité collective.

« Le système capitaliste …

De déculpabiliser ceux qui tombent dans l’engrenage, en proposant une réflexion politique dont devraient s’inspirer tous les prêcheurs.

« Les politiques actuelles sont dominées par deux préoccupations : la sécurité et la santé. Les États sont poussés à produire toujours plus de lois et de contrôles sur ces comportements que la société "produit" elle-même de plus en plus ; la médecine et l’industrie pharmaceutique vont "mettre sur le marché" des nouvelles techniques toujours plus sophistiquées. Si la mise en œuvre d’une politique de réduction des risques a pu montrer combien il est possible de redynamiser ces trajectoires, l’aban­don d’une vraie politique de prévention et d’éducation reste le grand scandale des politiques publiques. » (p. 16).

Une première partie à travers l’histoire des sociétés, les déviants des cultures et des comportements vient éclairer cette notion d’addiction et nous fait entrer dans les problématiques qu’elle soulève. Une deuxième partie la complète qui présente la diversité des conduites addictives et leurs effets. Vient ensuite une lecture clinique des conduites addictives soulignant les périodes favorables (par exemple l’adolescence), leur mode de gestion, les sorties et les rechutes, les troubles concomitants, etc. Viennent ensuite les thérapies possibles et utilisées et enfin la prévention et la réduction des risques.

Pour faciliter la compréhension, chaque chapitre comporte une introduction, un développement et une conclusion. L’introduction énonce la problématique, la conclusion résume les interrogations et les solutions. C’est pourquoi sa lecture est facile : elle fait une première synthèse et permet de se retrouver dans les attitudes à adopter. Sans cette présentation, cette petite encyclopédie risquerait d’être difficilement abordable.

Lisez donc cet ouvrage. Consommez-le modérément en prenant le temps d’en assimiler les principales notions et vous pourrez alors conclure avec les auteurs :

« Le recours à l’expérience addictive ne peut être conçu comme une simple "faute" ou un "dysfonctionnement". Les drogues sont capables d’ubiquité et le sujet ne se réduit pas à ses comportements, le sens de l’expérience dans le contexte où il vit est essentiel. À trop faire reposer la régulation des comportements sur le contrôle social par la loi et la judiciarisation, c’est la personne qui est oubliée, dépossédée de ses choix et de ses capacités d’auto-contrôle. Une autre voie de régulation sociale, plus à même de répondre aux besoins des individus et des populations face aux risques de la modernité, se trouve du côté de l’éducation et de la prévention, du côté du soutien par les réseaux sociaux et familiaux, du côté de l’humain. » (p. 421).

J. L.

 

Jacques RANCIÈRE, Le maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, 10/18 Ed. (Univers Poche, 12 avenue d'Italie, 75013 Paris), 2004 (reimp. 2010), 234 p. (Fait et cause)

Au moment où se posent avec acuité un certain nombre de questions sur la nécessité de refonder notre Éducation nationale, ce petit livre vient à point pour enrichir notre réflexion et ouvrir certains horizons. Dans le séminaire qui nous rassemble au Cedias depuis 2009, tous les deux mois, nous avons bien saisi que ce n’était pas en collant des dispositifs nouveaux de compensation (ce qui est peut-être encore utile à ce jour) que nous retrouverons la fierté de notre école pour tous, laïque et obligatoire, où s’instituent les rapports sociaux et les relations d’aide, permettant une promotion généralisée, même si elle n’est pas faite sur le même modèle pour tous.

Or, ce livre nous raconte l’histoire de Joseph Jacotot, révolutionnaire exilé et lecteur de littérature française à l’Université de Louvain. Cela se passait au XIXe siècle. Chargé d’enseigner le français à des étudiants flamands, alors qu’il ne parlait pas lui-même le flamand, il leur proposa un travail sur une version bilingue du Télémaque de Fénelon. Allant de l’un à l’autre texte, les comparant, les situant, non seulement ses étudiants acquirent une richesse de vocabulaire, mais ils comprirent la structure des phrases et certaines astuces grammaticales qui leur permirent de posséder rapidement l’essentiel de la langue française. Cet apprentissage du langage (qui n’était après tout qu’une répétition du langage de leur langue maternelle, qu’ils avaient appris en l’utilisant) lui permit de comprendre qu’il n’était pas besoin d’être savant pour enseigner et que seule la démarche qui consistait à utiliser la volonté d’apprendre en faisant fructifier et agir son intelligence pouvait conduire tout un chacun à enrichir son potentiel de connaissances. Il en conclue à une certaine égalité du potentiel intellectuel chez les êtres humains et à la nécessité de s’appuyer sur lui pour les faire évoluer, en abandonnant les stéréotypes qui font croire que certains seraient naturellement aptes, et d’autres particulièrement et fondamentalement ignorants.

Fort de cette idée, il entreprit une lutte sans merci contre les méthodes en vigueur de ce qu’il appela « la vieille » et invita tous ceux qui étaient chargés d’éducation, à commencer par les parents eux-mêmes, à parler et débattre avec leurs enfants nommant les objets ou les situations rencontrées et les faisant écrire pour que les enfants gardent trace de leur évolution. Il appela sa méthode « l’émancipation intellectuelle ».

S’il eut longtemps un succès d’estime auprès de ceux qu’il était chargé d’enseigner, il se fit bien sûr des ennemis jurés parmi ceux qui se croient toujours plus savants que les autres et, par leur attitude « explicative », veulent enfoncer les gens qu’ils enseignent dans leur dépendance intellectuelle conduisant forcément à l’inégalité sociale.

Je ne peux détailler ici tout ce que ce petit livre contient ; parfois peut-être trouverez-vous certaines exagérations ; parfois peut-être, si vous êtes adeptes de l’éducation nouvelle, y trouverez-vous des idées partagées. En tous les cas, vous ne pourrez rester indifférents à la portée sociale d’un tel propos.

Je me bornerai à citer le passage de la scène de l’Aventin :

« … dans tout ordre social, il est possible pour tous les individus d’être raisonnables. La société ne le sera jamais, mais elle peut connaître le miracle de moments de la raison qui ont ceux non point de la coïncidence des intelligences – ce serait abrutissement – mais de la reconnaissance réciproque des volontés raisonnables.

Quand le Sénat déraisonnait, nous avons fait chorus avec Appius Claudius. C’était le moyen d’en finir plus vite, d’en venir plus tôt à la scène de l’Aventin. C’est Menenius Agrippa maintenant qui parle. Et peu importe le détail de ce qu’il raconte aux plébéiens. L’essentiel est qu’il leur parle et qu’ils l’écoutent ; qu’ils lui parlent et qu’il les entend. Il leur parle de membres et d’estomac et cela n’est peut-être pas très flatteur. Mais ce qu’il leur signifie, c’est l’égalité des êtres parlants, leur capacité de comprendre dès lors qu’ils se reconnaissent comme également marqués du signe de l’intelligence. Il leur dit qu’ils sont des estomacs – cela relève de l’art qu’on apprend en étudiant et en répétant, en décomposant et en recomposant les discours des autres, disons-le anachroniquement : cela relève de l’enseignement universel. Mais il leur parle comme à des hommes, et, du même coup, il en fait des hommes : cela relève de l’éman­cipation intellectuelle. Au moment où la société menace d’être brisée par sa propre folie, la raison se fait action sociale salvatrice en exerçant la totalité de son pouvoir propre, celui de l’égalité reconnue des êtres intellectuels
. » (p. 162).

Entre cette société romaine et celle d’aujourd’hui, n’y a-t-il pas les résonnances qui nous permettent de réfléchir ?

J. L.

 

 


[1]. « Les (nouveaux) territoires du social », Vie Sociale, n° 2/2011.

 

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