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Auteur(s): 
John Ward

John Ward *

Le champ de la pratique artistique en travail social a connu un développement considérable au cours des dernières décennies. Mais l’apparition des pratiques artistiques au sein des institutions sociales suscite encore des réactions parfois mitigées : bienveillantes, mais souvent marquées par une certaine indifférence, voire par un regard suspicieux. Il n’est pas rare d’entendre que les activités « culturelles » seraient des « danseuses », venant embellir les institutions sociales grâce à l’initiative de personnalités influentes mais désœuvrées, amusements coûteux destinés à disparaître lors d’une prochaine vague de rationalisation budgétaire. Ce numéro de Vie sociale prend le contre-pied de telles idées. Ses auteurs s’efforcent de montrer en quoi l’art est indispensable pour la pratique du travail social, d’identifier comment les structures médicosociales s’en enrichissent et de retracer les filiations communes entre l’action sociale et l’action artistique. Tel a été le propos des Rencontres régionales européennes tenues à l’irts (Institut régional de travail social) Île-de-France Montrouge Neuilly-sur-Marne en février 2012, dont certains des articles publiés ici sont issus.

Il y a débat sur la définition de la notion « d’art ». À plus forte raison, quand il s’agit de délimiter le vaste champ recouvert par le terme polysémique de « culture », aucun consensus ne se dégage. Pour ce qui concerne le travail social, il semble acquis que ce champ ne se réduit pas à celui de la « culture savante ». L’accès à la culture étant inscrit dans les objectifs de lutte contre l’exclusion par la loi de 1998, il convient d’ouvrir les portes des hauts lieux de la culture légitime aux plus démunis. Plus audacieux, ne serait-il pas possible d’adapter ces espaces, voire de les transformer grâce à ces publics « empêchés », comme le montrent les articles de Floriane Gaber, à travers l’expérience du théâtre de rue, de Philippe Mairesse et Emmanuelle Begon sur les adaptations réciproques entre le monde du travail et l’exigence artistique dans la création vestimentaire ?

Tous les auteurs de ce numéro l’affirment, « l’art » n’est rien s’il n’est pas universel. Ainsi, il ne peut se définir qu’en termes d’inclusion sociale, par le lien qu’il permet d’établir en franchissant les remparts symboliques et matériels qui nous séparent par nos différents rapports d’altérité. Pour bien des artistes, leurs œuvres seraient même bien plus accessibles à la compréhension intuitive de ceux qui n’ont pas la prétention d’en posséder le langage qu’à un public en possession d’un quelconque « capital culturel ».

Sur un plan philosophique, comme le dit le philosophe Hans-Georg Gadamer, l’expérience artistique (qu’elle soit celle du spectateur, de l’interprète ou du créateur) serait « source d’une connaissance du monde indispensable à la vie humaine, imprégnée d’une signification éthique la rendant capable de s’ouvrir vers l’altérité en dépassant les limites inhérentes à sa culture originelle[1] ». Savoir se situer en rapport à l’art est une condition nécessaire à l’existence et à la présence du sujet au monde. Ces propos philosophiques, développés dans les pages qui suivent sous différents angles par Gérard Creux, Philippe Mairesse, Francis Loser et Stéphane Tessier, ont inspiré de nombreuses pratiques sociales créatives – présentées ici dans le champ de l’insertion d’adultes, de la professionnalisation et de l’éducation pour la santé.

Ainsi, plutôt que de définir « l’utilité » de l’art en milieu sanitaire et social, il conviendrait d’en déterminer les bénéfices spirituels, matériels et sociaux : sentiment de libertés acquises, facilité à exprimer quelque chose de soi, ou encore d’habilités communicationnelles, capacité à accomplir le geste théâtral, pictural ou musical, etc.

L’art interroge aussi le savoir du travailleur social et de son public tel que formulé et transmis durant la formation professionnelle. Souvent bâties à contre-courant des méthodes éducatives traditionnelles, les identités professionnelles se nourrissent en formation d’un large apport des savoirs issus du monde de la culture et des arts. L’animateur et l’éducateur acquièrent donc tout un bagage de techniques de médiation expressive et créative tout au long de leur formation. Plus récemment, les formations aux métiers de l’intervention sociale et du management se sont enrichies d’approches réflexives largement inspirées du monde de la culture, comme l’exposent les travaux de Francis Loser, Stéphane Tessier et Claudia della Croce. Dans un autre registre, la réflexion d’Annie Chassagne sur l’histoire du festival de cinéma documentaire « Traces de vie » permet de saisir comment cette création permet une ouverture, un engagement politique et une autre manière de faire de la formation.

Enfin, ne faudrait-il pas que les travailleurs sociaux s’intéressent à leur propre image véhiculée par des productions médiatiques, quitte à offrir une représentation alternative aux stéréotypes qui entourent nos métiers, comme le montre le propos d’Elena Allegri ? Soulignons que la « créativité » n’est pas proposée « en option », mais qu’elle constitue bien une source indispensable d’enseignements, socle nécessaire pour toute tentative de transformation des identités professionnelles.

Autre champ : celui souvent désigné par le terme de « médiation ». Le travailleur social conserve un idéal d’intervention dans la cité porteur de valeurs humanistes, vecteur d’un projet de société qui, dans l’idéal, serait débarrassé de tout relent de « contrôle social ». Les auteurs présentés ici voient dans l’art une forme d’émancipation, une voie d’autonomisation pour ceux qui ne s’expriment pas et un mode particulier du rapport à autrui et à la collectivité. L’art serait en outre une activité humaine ouvrant à la compréhension des rapports entre des connaissances sensibles et les savoirs rationnels. Autrement formulé, il constitue un levier d’empowerment, cette forme d’accompagnement des exclus qui vise à la fois le « pouvoir sur soi » obtenu par un travail sur la confiance et le « pouvoir d’agir » facilité par un regard non stigmatisant porté sur eux.

D’autres interrogations encore que celles du bon usage de l’art seront soulevées à la lecture de ce numéro. Celle de la légitimité des productions et de la reconnaissance par le spectateur, par exemple. Ne faudrait-il pas être « artiste » pour faire de l’art ? Quelle est la place justement pour une réflexion proprement « artistique » quand on fait appel à la sensibilité esthétique du sujet en cherchant à la mettre au service de son développement personnel ou en tentant de promouvoir une entraide fondée sur le groupe d’appartenance de l’individu ? Est-il pertinent de laisser la pratique au professionnel, en installant celui-ci au sein des lieux de production de l’action sociale, cela pour mieux reconnaître sa place d’artiste dans la société et pour valoriser son travail, fruit d’un labeur intense et d’un long apprentissage ? L’art dont il est question n’est donc certainement pas celui qui s’adresse à un public d’élite. Pour autant, c’est bien de l’art et non pas d’une « sous-production » artistique qu’il s’agit, comme le montrent notamment les articles de Floriane Gaber et de Céline Fèvres.

Quelles que soient les réponses (nécessairement provisoires) que le lecteur retiendra, gageons que l’extrême vitalité de ce secteur continuera non seulement à interpeller l’action sociale sur un mode bien plus puissant que celui de la velléité d’individus (aussi charismatiques soient-ils). Espérons que ces initiatives, souvent fragiles et en quête de légitimation, trouveront à l’avenir un soutien à la mesure du souffle d’innovation qu’elles apportent au travail social. Et rendons-nous compte, comme le souligne Patrice Meyer-Bisch, qu’il s’agit non pas simplement d’une démarche humaniste visant l’accès à la beauté et au bien-être, mais qu’il est bien « question de la revendication la plus intime qui soit, celle qui conditionne toutes les autres : la revendication du droit de savoir, de choisir ses propres savoirs, et ainsi ses propres modes de reconnaissance, de référence, d’affiliation ».
 


 

 * John Ward, responsable de recherche et développement des dispositifs d’alternance, Institut régional de travail social, à Neuilly-sur-Marne.

 [1] http://plato.stanford.edu/entries/gadamer-aesthetics/, propos librement traduits par l’auteur ; Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode, trad. Étienne Sacré, révision de Paul Ricœur, Paris, Le Seuil, 1976.

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