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Auteur(s): 
Jacques Riffault
Brigitte Bouquet

« Qu’est-ce donc que le temps ? » demande Augustin. « Si personne ne me pose la question, je sais. Si quelqu’un me pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus. »[1]

« Qui pourra le définir ? » s’interroge Pascal qui ajoute « pourquoi l’entreprendre puisque tous les hommes conçoivent ce qu’on veut dire en parlant de temps sans qu’on le désigne davantage. » C’est que, en effet, être et temps se confondent, au point que «la modification temporelle n’est ni un évènement, ni l’action, ni l’effet d’une cause. Elle est le verbe être », comme  nous l’enseigne Emmanuel Levinas, et la temporalité, la dimension proprement humaine de l’existence. Est-il au fond utile  d’en dire plus ?

Du temps cependant nous ne cessons de parler et singulièrement depuis que nous avons le sentiment qu’il « s’accélère » et que les concordances qu’en tant que professionnels de l’Action sociale  nous cherchons à établir entre les diverses temporalités qui la constituent sont de plus en plus difficile à trouver.  Et, à bien y regarder, nous nous apercevons que  « parler action sociale ou travail social, c’est « parler temps ». Quotidiennement les travailleurs sociaux impliqués dans l’action évoquent « l’histoire familiale » de tel ou tel, procèdent à des « anamnèses », esquissent des « projets », établissent des « calendriers » et fixent des « échéances », raisonnent « à court, moyen ou long terme », tentent d’influer sur l’avenir ou de ne pas céder à « l’urgence », diagnostiquent des « processus de répétition » qu’ils tentent d’enrayer, écrivent des rapports pour dire « où ils en sont » d’une prise en charge et tenter d’en faire saisir le mouvement. Expérience est ainsi faite que l’essentiel de l’action sociale consiste au fond à  rendre des temps sinon « concordants », du moins « congruents » : le temps qu’il faudrait pour mener à bien cette mesure éducative et celui dont je dispose dans le cadre du mandat qui est le mien, à rendre compatible avec les autres, mon temps à moi et celui requis par la fonction que j’occupe, le temps judiciaire qui a sa propre scansion, le temps de l’administration qui a aussi la sienne, le temps de la famille et le temps de l’enfant, le temps de la réflexion, celui de la décision et celui de l’action…..

La réussite de l’action sociale ne se réduit certes pas à cette recherche de « congruence » entre des temps divers et multiples mais elle suppose toujours leur  « suffisamment bon ajustement ».  A l’inverse, l’analyse des échecs révèle souvent une discordance des différents temps sociaux ou des temps vécus : proposition faite au bon moment mais ayant tardé dans sa mise en œuvre, « rendez-vous manqués » qui jalonnent la cartographie de l’échec, parole non dite quand elle était attendue, espace ouvert et aussitôt refermé faute d’en avoir saisi l’opportunité, occasions perdues.

Cette « congruence » requiert pour s’établir subtilité, sensibilité et disponibilité, c'est-à-dire « présence » au monde, à autrui et à soi-même. Celle-ci suppose une autre « concordance »,  en chacun de nous, celle des trois temps qu’Augustin repère du fond même de sa difficulté à expliquer : le présent du passé qui renvoie à notre mémoire, le présent du présent si difficile à saisir et le présent du futur qui renvoie à notre attente. A ces renvois il faut ajouter ce qui ignore le temps et n’a donc que faire des concordances : le désir qui, tout autant nous constitue et qui, cependant, comme le temps, nous échappe.

Cette concordance est difficile à établir et nous n’y parvenons jamais. Cela supposerait que nous puissions « maîtriser » le temps et nous savons  depuis toujours qu’il y a là un impossible, même si nous passons notre temps à n’en rien vouloir savoir.

Le temps en effet se manifeste d’abord à nous comme indépendance et altérité radicale, nous révélant à nous-mêmes comme vivant sous la domination d’un principe de dissolution. « Ce qui n’est pas encore, après avoir été, n’est plus. Telle est la loi du temps. Et que signifie n’être plus ? Etre détruit, anéanti. »[2]

Ainsi notre rapport au temps est-il aussi « résistance ». Qu’est-ce en effet que se souvenir ? Sinon résister à l’oubli, c'est-à-dire au temps qui passe. Qu’est-ce aussi qu’anticiper et se projeter sinon retarder la fuite du présent dans le passé en le prolongeant dans le futur, c'est-à-dire, là encore, résister au temps qui passe ?

Mais cette « résistance » peut aussi se retourner contre nous-mêmes : nous pouvons vivre tout entier dans le passé et ainsi nous retrouver inadaptés ou paralysés, jamais « présents », « ruminants » comme dit Nietzche…..

C’était mieux avant….. formule d’actualité, à laquelle il convient d’opposer « la faculté d’oubli » dont Nietzche soulignait que « nul bonheur, nulle sérénité, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourraient exister »[3] sans elle.

Il y a certes « le temps qui passe » mais il y aussi « le temps qui ne passe pas ».  Du passé, oublié par la conscience mais toujours présent, dans lequel les empêchements à vivre qui nous constituent, et que la Psychanalyse s’efforce de mettre au jour, trouvent leur source.

Dans ce contexte, notre rapport au temps se comprend également comme conquête : celle de la posture consistant à être au commencement, c'est-à-dire libéré de la domination que notre passé peut exercer sur nous. C’est au prix de cette conquête que nous pouvons agir, créer et rencontrer  et ainsi laisser s’accomplir le temps autrement que comme un destin ou une répétition sans pour autant vouloir le maîtriser ou l’annuler.

L’action sociale, dans ses temporalités, n’est pas différente.  Ce qui est vrai pour chacun de nous est aussi vrai pour les « singuliers-collectifs » que nous constituons.  Elle est un de ceux-là. C’est pourquoi elle a une histoire dans laquelle les travailleurs sociaux d’aujourd’hui s’inscrivent en tentant, comme hier, de la renouveler. « Commencer, c’est commencer de continuer, et continuer, c’est continuer de commencer », résume Myriam Revault d’Allonnes[4], dans une formule saisissante, et c’est bien ainsi que s’accomplit le temps. Cela n’est certes pas nouveau mais prend aujourd’hui une acuité inédite. Ce que nous vivons par les temps qui courent interroge.

Notre rapport au temps s’est comme métamorphosé. L’individu moderne se vit comme aspiré par une nouvelle modalité du temps, un temps distendu, éclaté, fractionné. L’articulation entre temps personnels, familiaux, professionnels est vécue comme plus difficile. Les temporalités sont devenues plurielles et enchevêtrées, si difficiles à administrer que des « bureaux du temps » ont pu voir le jour dans certaines communautés urbaines.

Entre  les « temporalités objectives » des temps sociaux et les « temporalités subjectives » perçues et vécues, des discordances difficiles à vivre s’installent et avec elles un grand désarroi. Plus profondément, comme l’évoque Myriam Revault d’Allonnes, « la crise » que nous connaissons, et qui affecte les unes après les autres toutes les dimensions de notre existence collective et individuelle « dit la difficulté de l’homme contemporain à envisager son orientation vers le futur (….) L’homme habite aujourd’hui un monde incertain qui a vu s’évanouir tour à tour l’idée de temps nouveaux, la croyance au progrès et l’esprit de conquête ».

L’action sociale prend cette difficulté pour ainsi dire « de plein fouet ». Elle  s’est toujours située dans l’horizon d’une promesse individuelle ou collective. Son éthique repose sur la croyance enracinée et toujours maintenue dans la possibilité d’un progrès social et humain auquel elle contribue par son existence même. Cette éthique postule qu’il existe en chaque être humain mais aussi dans la société des ressources pour pouvoir être autrement, y compris et surtout dans les situations les plus « obscures » et les plus « désespérées », et s’appuie sur une exigence première, celle de la rationalité, jamais donnée mais toujours à construire : s’efforcer toujours de comprendre et de se comprendre, de dire ce que nous pensons et pourquoi nous le pensons, ce que nous nous efforçons de faire et pourquoi nous le faisons ainsi et pas autrement, et enfin de rendre compte à soi-même,  à autrui et devant la société.

Son horizon d’aujourd’hui se donne à voir sans promesse. Et les exigences du comprendre qui ont toujours été les siennes se heurtent à l’immédiateté, à la précipitation et à la réactivité émotionnelle. Le temps pour comprendre est vécu comme contraire à une « efficience » soigneusement confondue avec « l’efficacité », et le règne du « passage à l’acte » tend à s’imposer.

Dans ce contexte, il est urgent de prendre le temps de réfléchir à ce qui est en train de nous arriver. C’est pourquoi nous avons choisi d’orienter notre numéro consacré aux « temporalités dans l’action sociale », dans une perspective résolument critique et réflexive. Nous avions déjà abordé cette question dans le n°5 de l’année 1999 de notre revue. A la relecture de ce qui s’y était écrit, il se confirme que la situation a vraiment changé.  

Partageant le constat qu’au-delà des déplorations, des plaintes et des alertes catastrophistes, nous souffrons d’une difficulté conceptuelle à penser la situation d’aujourd’hui, nous avons d’abord sollicité le travail des philosophes. Pour nous rendre plus clair ce dont nous parlons.

Eric FIAT commence par nous aider dans ce travail d’élagage, en appuyant sa réflexion sur la tradition philosophique et sur la conception bergsonienne de la durée auxquelles il ajoute une sorte d’anthropologie des temporalités pointant les discordances des temps de ceux qui attendent et de ceux qui font attendre, celles de ceux qui ont du temps et de ceux qui en manquent, celles aussi de ceux qui sont réduits à l’intendance d’exister et ceux qui savent que quoi qu’il arrive, l’intendance suivra. Il nous rappelle ainsi qu’une des inégalités premières dont le travail social s’efforce de limiter les effets se rapporte à la question du « temps disponible ».

Puis Myriam Revault d’Allonnes, dont nous avons souhaité que le travail qu’elle propose soit comme une colonne vertébrale de notre numéro, nous invite à une série de retournements dans nos manières de poser les questions, en prenant acte d’un paradoxe essentiel : « une époque - à fortiori la nôtre - hérite de problèmes qu’il lui appartient d’inventer. Il ne s’agit pas de répondre à des questions déjà posées mais de comprendre que celles qui nous sont léguées font émerger ou surgir des interrogations inédites ». Parmi celles-ci « est-il concevable d’envisager de manière positive l’incertitude de l’avenir ? Comment donner sens et forme à l’incertitude pour en faire un espace de possibilités ouvert ? et prendre ainsi acte d’un non savoir dont il faut souligner qu’il est le propre de l’existence démocratique ». Se demander comment on peut passer d’une « crise de certitude » à une « expérience d’incertitude » en réinventant nos modes de pensée et d’agir.

En contrepoint, Jeanine Hortoneda, partageant  une même analyse de la modernité, soulignant le même mouvement de désynchronisation et d’accélération, critiquant « le présentisme » comme maladie de l’air du temps, sollicitant une même référence à Hannah Arendt et à sa métaphore de la brèche, invitant aussi à une nouvelle manière de penser et d’agir,  appelle plutôt, en s’appuyant sur la pensée de Walter Benjamin,  à une « ontologie du présent ». Ce dernier est à comprendre comme « ce nœud de forces que nous affrontons et qui nous tient debout ».  A condition de penser autrement le temps et l’histoire, nous pouvons le « capter dans ce qu’il est », comme « le temps de maintenant » ou « l’à présent », porte étroite qui s’ouvre dans le labyrinthe du temps et où se trouve la réponse à la question : comment sortir de la situation dans laquelle on est pris ?  Ici, le possible c’est « le projet individuel et collectif ». Et l’urgence c’est « l’invention du quotidien qui reste à faire pour chacun de nous, dans un temps fracturé aux multiples bifurcations. Invention du quotidien qui est aussi invention de soi, souci et soin de soi à partager : notre présent, don du temps, à accomplir ».

Dans un second temps, fidèles à l’intitulé de notre numéro, nous nous sommes intéressés aux «nouvelles temporalités de l’action sociale ».

Parmi celles-ci, la temporalité de l’action publique et l’écart entre la promulgation d’une loi et son effectuation sont à interroger. C’est ce que Pierre Gauthier, qui connait bien l’administration publique pour l’avoir fréquentée de l’intérieur aux plus hauts niveaux de décision nous explique en mettant l’accent sur la tension permanente entre le temps des lois et de leur application (à part quelques-unes), le temps des réformes et des plans, qui demandent un temps long, et le temps court de la gestion et de la gestion médiatique.

Richard Gaillard, pour sa part, réfléchit aux enjeux des changements de temporalité dans la mise en œuvre des politiques sociales. Après un tableau général sur les mutations en cours,  et  un aperçu  des montages législatifs récents spécifiques à l’action sociale, il met en évidence « un social à durée limitée » suspendu à un régime qui fonctionne à l’évaluation, fragilisant le sens de l’action sociale et ne répondant plus aux personnes en difficultés, censées être accompagnées, rejoignant ainsi l’alerte de Michel Chauvière craignant « la mise en danger de l’intelligence sociale ».

Les dérives du temps judiciaire, particulièrement celui concernant les mineurs, ancré dès l’origine dans la prise en considération de la durée, sont soulevées par Alain Bruel, qui a longtemps, de sa place de Juge des enfants, lutté contre elles. Il rappelle d’une part les effets de la rationalisation  des processus, le sentiment général  de l’importance de la rapidité de la décision, la réponse dite en temps réel. Il analyse et oppose d’autre part deux conceptions différentes de l’importance du temps en assistance éducative des mineurs, l’instantanéité d’une série d’arbitrages ponctuels ou au contraire la continuité d’une intervention éducative.

Jean Luc de Saint Just, psychanalyste, évoque « le temps de dire ». Il rappelle que « ce qui fait acte dans les pratiques est toujours l’effet d’une rencontre singulière où, dans un transfert, celui à qui est adressé une demande, un dire, est en mesure de l’entendre et de le faire entendre autrement. Instant fondamental inédit et par définition non reproductible, non prévisible, d’une interlocution singulière », à l’opposé de l’urgence et de l’immédiateté qui substituent à la « construction humanisante du temps » le précipité d’une réaction émotionnelle, le plus souvent brutale.

La troisième partie de ce numéro porte sur l’action sociale et la concordance des temps.

Brigitte Bouquet interroge les notions par lesquelles est désigné généralement l’effort de mise en lien des différentes temporalités impliquées dans l’action sociale. S’agit-il de rechercher une « concordance heureuse » qui puisse s’opposer aux « discordances fatales » comme l’écrit Eric Fat, une « congruence » comme on le dit aussi, ou plus pragmatiquement de tenter de rendre non incompatibles des temporalités de plus en plus hétérogènes. Cette réflexion en appelle une autre sur les sentiments d’urgence que certaines incompatibilités ressenties peuvent faire naître.

Jean-Pierre Boutinet réinterroge la notion de « projet » en se demandant «quel projet pour faire advenir ? » ce qui sous-entend qu’il y a « projet » et « projet ». Il montre en effet qu’en l’espace d’un demi-siècle se sont développé deux générations bien contrastées de projet, le projet qui « travaille sur un avenir ouvert », et le projet imposé, lié « au moment présent à occuper et au court terme à aménager pour le mieux ». Ce renversement de perspective dans la conception même du « projet » pose la question de ses  temporalités :   « émancipatrices, garantes d’autonomie et de créativité pour les acteurs » ou « assujettissantes, fragilisant ces autonomies et instaurant des situations de dépendance ».

Qu’en est-il, enfin, dans un aspect particulier, celui des temporalités de la décision ? Brigitte Bouquet, dans une seconde contribution, montre comment le temps et la décision sont en interaction, avec une dynamique propre dans les différentes étapes pré-décisionnelles, décisionnelles, post-décisionnelles. Alors que les phases de conception de la décision sont des phases-clés, composées à la fois d’une investigation objective et de la motivation de chacun, ce qui induit des négociations, la décision elle-même fait rupture entre un avant et un après, engage dans un temps précis, conduit à raisonner à partir de l’ « à-venir », en fonction de la particularité de la situation des personnes en difficulté, telle qu’elle se manifeste « à présent ».

Nous avons souhaité conclure ce numéro en sollicitant Jacques Ladsous et les Compagnons de la nuit, qui rejoignent la question que pose Eric Fiat en conclusion de sa contribution : « Le sujet principal de l’action du travailleur social, n’est-ce pas d’abord la solitude ? Or il n’est pas si grave que le temps passe quand on n’est pas seul à le voir passer. » : Dans une même perspective,  Jacques Ladsous regarde  les questions que nous avons abordées dans ce numéro avec une focale dirigée sur l’action sociale et ses temporalités, dans ce qu’elles impliquent aussi pour chacun de nous et la manière dont nous construisons notre vie et dont nous nous efforçons de lui donner sens.

Quant aux Compagnons de la nuit, nous relatant  trois ans de travail de rue au Quartier Latin, ils nous invitent aussi opportunément à ne pas oublier que, pour certains, le temps s’est arrêté « figé dans l’immédiateté » et que, pour ceux-là, « l’avenir, même incertain,  n’existe pas ». Au fil de leurs rencontres avec les compagnons de la nuit, et des expériences, aussi discrètes  soient-elles, qu’ils partagent, peut se réactiver pour eux « un temps espéré », comme une porte ouverte dans le labyrinthe du temps où se trouve la réponse à la question : « comment sortir de la situation dans laquelle on est pris ? ».

Jacques Riffault

Brigitte Bouquet



[1] Saint Augustin, Confessions XI 14, Paris, Flammarion, 1983

[2] Marcel Conche.  « L’homme et le temps ». In  Orientation philosophique, Paris, PUF 1990

[3] Nietzche,  La généalogie de la morale, Paris, Gallimard, 1987

[4] Myriam Revault d’Allonnes, Le Pouvoir des commencements, Paris, Seuil, 2006

 

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