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Auteur(s): 
Brigitte Bouquet
Marcel Jaeger

La responsabilité est de plus en plus un sujet d’actualité et toutes les dimensions de la vie sociale sont centrées autour de ce principe. Mais que signifie réellement ce concept ? Cette réflexion menée dans le séminaire de recherche La responsabilité entre philosophie, éthique et Droit organisé par la Chaire Travail social, le LISE et le GRIF[1], est reprise complétée et enrichie par ce numéro de Vie Sociale.

Selon Saint-Exupéry[2], « La responsabilité [...] c’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde ». La responsabilité serait ce lien interhumain sans lequel l’humanité même est en péril, car être responsable, c’est être garant de, répondre de ses actes, de ceux des autres ou d’une chose confiée. La responsabilité est l’agent de la conscience la plus élevée. Poser la question de la Responsabilité nécessite de distinguer la responsabilité morale (je réponds de mes actes dans ma conscience morale) supposant la connaissance du bien et du mal et la liberté, et la responsabilité juridique, pénale ou civile. C’est cette dernière qui est le plus souvent évoquée car elle porte devant la justice et fait « La Une » des journaux. Mais ne convient-il pas de voir, qu’« un type nouveau d’attitude morale a succédé à une attitude périmée, (car) entre la responsabilité intérieure qui va de pair avec l’autonomie de la conscience et qui résulte des rapports de coopération, et la forme de responsabilité liée à l’idée de sanction expiatoire et par conséquent à la contrainte et à l’hétéronomie, il n’y a pas de filiation simple, (mais) une différence de nature.[3] »

Il s’agit tout d’abord de voir philosophiquement et socio-historiquement, ce que signifie la responsabilité. Fabien Lamouche s’intéresse à l’évolution récente du concept de responsabilité qui semble remettre en question la pertinence de la conception traditionnelle, et se demande si penser la responsabilité aujourd’hui impose de trancher entre des modèles concurrents fournis par le droit et l’éthique. Selon lui, ces modèles ne seraient pas concurrents mais complémentaires, dans la mesure où l’éthique et le droit imposent de penser un sujet capable d’imputation, tout en admettant le principe d’une ouverture de ce sujet à l’altérité. Quant à John Ward, il réfléchit aux dilemmes éthiques au quotidien en prenant des exemples dans le monde de la santé et celui du social. Dans ce dernier qui consiste souvent en l’application de règles imposées par des institutions et de procédures déterminées dans le cadre de la loi, il montre comment cette norme – qui est à la fois sociale, institutionnelle et légale – est indispensable et en même temps génératrice de difficultés. Dès lors, il s’appuie sur le concept de care qui se construit à travers des relations de proximité et des efforts faits pour trouver des réponses à des problématiques souvent en apparence insoluble. Pour lui, le care relève d’une éthique « de la responsabilité » au sens ou cette responsabilité existe individuellement chez les professionnels et collectivement incarnée dans le retour à la règle institutionnelle et aux lois que la fondent. S’appuyant sur les fondements de la responsabilité éthique, l’article de Brigitte Bouquet centre sa réflexion sur les divers aspects de la responsabilité éthique professionnelle et met l’effectivité de cette responsabilité simultanément, dans un système de valeurs irréductibles, dans un cadre institutionnel, et dans le contexte social avec ses implications économiques, sociales, voire environnementales, qui influencent le rapport des droits et des devoirs des travailleurs sociaux. Enfin, dans une approche
socio-politique, Colette Bec observe les changements politiques à l’œuvre dans l’État social, en appréhendant les inflexions historiques des deux notions de solidarité et de responsabilité, mobilisées depuis plus d’un siècle dans les politiques sociales et le travail social, et en interrogeant leurs usages actuels. Illustrant ce parcours historique à partir de différents terrains, elle signale les tendances actuelles plus ou moins lourdes et appréhende ce qui est en train de s’ébaucher à la faveur de ces changements.

Comment se discute et s’applique la responsabilité dans le contexte professionnel concerne la seconde partie de cette réflexion sur la responsabilité. S’appuyant sur Paul Ricœur et montrant qu’il existe un lien obligé entre responsabilité et gestion, Marcel Jaeger réfléchit sur l’enchaînement entre responsabilité et évaluation, avec, en arrière-plan, le rapport entre évaluation et contrôle. Rappelant que l’essentiel est de mettre d’abord en avant le souci de l’autre et d’en tirer toutes les conséquences, il montre que cette chaîne est établie entre la liberté du sujet, la décision, l’action, l’évaluation, puis, éventuellement, la sanction qui se traduit par une peine et/ou par l’obligation de réparer. Évoquant la difficulté de la responsabilité et les normes posées par l’évaluation, Jacques Papay réfléchit sur des voies de passage entre ces deux logiques difficilement compatibles. Il en appelle au questionnement permanent pour assurer leur convergence et produire des effets de conscientisation, d’énonciation et de communication à propos des pratiques. Chantal Humbert lie la question de la responsabilité des professionnels à la question complexe de l’engagement du professionnel, indissociable de l’acte professionnel même. Dans cet engagement d’un Sujet dans une relation avec un autre Sujet, dans un cadre collectif et institué, se mêlent dimensions personnelles et professionnelles, individuelles, groupales et institutionnelles. Aussi elle prône la distanciation nécessaire pour permettre la pensée sur l’action, et rappelle l’importance d’instituer des instances pour communiquer, échanger, confronter, débattre, réfléchir, analyser, évaluer. Jacques Ladsous et Daniel Terral vont plus loin et envisagent la responsabilité professionnelle entre l’obéissance et la transgression car les liens d’attachement ou la subordination peuvent être mis à mal à la fois par les circonstances liées aux changements politiques, ou les personnes naturellement faillibles. À la démission qui est une fuite, ils préfèrent la transgression qui, à condition d’être argumentée, permet d’assumer totalement sa responsabilité, et peut se défendre avec succès devant la justice prud’homale.

Enfin la troisième partie de cette réflexion porte sur la responsabilité et l’entreprise. Philippe Bernoux interroge celle du management responsable et cerne le sujet à travers l’histoire économique, les débats théoriques, les résultats factuels. Sans nier le poids des contraintes et ne ramenant pas les raisons des comportements au travail au seul gain ou à l’emploi, il en appelle à ce que toute action de changement devrait inclure la question du sens. Quant à Yvon Pesqueux, il analyse de façon critique la Responsabilité sociale de l’entreprise (RSE). Devant le fait que les entreprises se voient de plus en plus soumises à des exigences de responsabilité qui paraissent dépasser un cadre strictement juridique, qu’il y a extension du concept de responsabilité sociale dans l’espace et le temps, il estime que malgré cette rupture par rapport aux approches classiques de la RSE, des confusions sémantiques et des embûches opérationnelles existent. Face à la responsabilité sociale qui ne date pas d’hier et dont la nouveauté tient davantage à l’implication de nombreux acteurs – les entreprises elles-mêmes, les ONG…–, il en interroge de façon critique la signification. Les politiques de responsabilité sociale de l’entreprise tendraient à confondre charité et philanthropie. Il regrette que si les principaux bénéfices des politiques de RSE ont sans doute été une remise en cause des pratiques de corruption, tout comme l’éthique des affaires, elle s’accompagne d’un déclassement du politique comme lieu de légitimité de l’expression du bien commun.

Sans prétendre avoir abordé l’ensemble de la question, ce numéro a tenté de poser des réflexions sur la question de la responsabilité dans sa variété et sa complexité, aux frontières de la philosophie, de l’éthique et du droit, afin de contribuer à promouvoir un esprit de responsabilité partagée.

Brigitte Bouquet

Marcel Jaeger


[1]. Séminaire La responsabilité entre philosophie, éthique et droit organisé au CNAM en 2008-2009, par la Chaire Travail social, le Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (LISE) et le Groupement de recherches d’Île-de-France (GRIF).

[2]. Responsabilité et conscience sont parmi ses concepts phares.

[3]. Jean Piaget. Ainsi, dans La règle morale chez l’enfant, Jean Piaget parle de notion subjective de la responsabilité et de responsabilité objective.

 

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