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Auteur(s): 
Brigitte Bouquet
Jacques Riffault

Brigitte Bouquet*

Jacques Riffault**

 

Les travailleurs sociaux n’écrivent pas », « les travailleurs sociaux sont fâchés avec l’écriture »… qui n’a pas entendu ces remarques ! Il s’agit de lutter contre ces représentations car les professionnels du social, qu’ils soient éducateurs spécialisés, assistantes sociales, conseillères en économie sociale et familiale… se sont toujours trouvés confrontés à l’écriture. Certes, il s’agit surtout de pratiques d’écriture quotidiennes, moins glorieuses que des écrits littéraires ou scientifiques, car les travailleurs sociaux sont amenés à mettre en forme des écrits produits à propos de leurs actions. De plus, avec toutes les réformes touchant l’action sociale et médico-sociale, et notamment la loi 2002-2 et celle de la justice, l’injonction d’écrire est venue s’installer dans ces métiers de la relation. Les écrits deviennent « exigibles ». L’écrit est désormais l’un des outils fondamentaux des professionnels de ce secteur.

L’acte d’écrire et les enjeux de l’écriture professionnelle

L’histoire de l’écriture serait synonyme de celle de l’Homme car elle est presque aussi ancienne que lui. Les fonctions des premières écritures déchiffrées apparaissent liées aux activités d’échange des sociétés urbanisées et sédentaires : mémoriser, comptabiliser, instituer des règles. Ce besoin de fixer par écrit a augmenté avec le développement des diverses civilisations, nécessitant toujours plus de textes. Ainsi, il y a une écriture polyphonique du monde. En outre, dans
les pays occidentaux, avec l’école devenue obligatoire, chacun s’approprie, en même temps que la lecture, la pratique de l’écriture. Aussi, on peut dire que l’écriture renvoie pêle-mêle à la culture, à la langue, à l’apprentissage, aux savoirs, à soi… Nous vivons dans des sociétés de l’écrit et celui-ci reste fort malgré les nouvelles technologies de l’information.

Concernant les travailleurs sociaux, ils sont contraints à des pratiques d’écriture aux multiples enjeux. Trois nécessités, au moins, sont au cœur de leurs pratiques d’écriture :

  • la nécessité de produire une écriture « normée », par les lois, la demande sociale, les appels d’offres ;
  • la nécessité de formaliser, de décrire des savoir-faire, d’organiser des programmes, de respecter les procédures ;
  • la nécessité de s’engager dans une pensée sur le métier, de montrer le sens de l’action et son utilité, c’est-à-dire de théoriser des expériences engagées.

L’univers de l’écrit professionnel

L’univers des écrits professionnels a un large spectre allant des écrits personnels – usages privés de l’écrit –, des écrits professionnels et institutionnels, des écrits liés à une implication sociale ou une volonté d’engagement. De ce fait, on peut parler au pluriel, des écritures et de leurs fins :

  • l’écriture dans la pratique constitue l’une des dimensions essentielles et quotidiennes (projets, rapports d’activité, notes de comportement, procès-verbaux de réunions, courrier administratif, enquêtes sociales, demandes de subvention, rapports d’évaluation…). Ces écrits prennent de l’ampleur au fil des années ;
  • l’écriture sur la pratique est également de plus en plus développée. L’apprentissage et le soutien à l’acte d’écrire sont recherchés dans des ateliers d’écriture ou dans la « fabrique de mémoires ». Induite par toute activité d’écriture, la dimension réflexive inhérente à l’écriture développe les connaissances autant que la prise de conscience et l’envie d’approfondir. S’ensuit souvent le désir de faire part, de faire connaître. Ainsi, on observe de plus en plus d’articles pour des revues spécialisées et de nombreux ouvrages.

L’écriture professionnelle est donc porteuse d’enjeux forts.

Voyage au centre des écrits, jeux et enjeux de l’écriture professionnelle

Ce sont les pratiques d’écriture professionnelle qui nous intéressent ici, ainsi que la question du développement des compétences à écrire dans le contexte du métier que l’on exerce. Dans la première partie, les auteurs problématisent l’acte d’écriture en acceptant de l’interroger sous plusieurs angles et apportent leurs différentes conceptions.

Michèle Guigue s’appuyant sur la théorie d’Austin exposée dans son ouvrage Quand dire, c’est faire[1], articule l’écrit et l’action. Écrire, c’est agir et faire agir. Elle montre qu’écrire est d’abord une confrontation avec soi-même ; puis un acte de communication qui s’adresse à un récepteur ; c’est ensuite argumenter – non plus projet expressif d’un auteur, mais projet cognitif communiquant avec d’autres individus – ; enfin c’est être auteur - acteur dans le monde. En mettant l’accent sur ce qui compose le contexte social et institutionnel de l’écriture, il ne s’agit pas de négliger l’écriture comme processus, mais d’appréhender ce processus autrement, non pas d’abord comme une démarche individuelle, mais surtout comme une démarche qui intègre les destinataires et les effets escomptés ou envisageables. Elle précise qu’écrire en formation et écrire au travail présentent des décalages et des points communs. Parmi ces points communs, l’écriture est une exigence institutionnelle incontournable du processus de professionnalisation et de l’activité professionnelle et les écrits s’adressent à des destinataires pluriels, sont à risque le plus souvent pour ceux dont il est question, comme pour leur rédacteur…

Françoise Cros recense les enjeux liés à l’écriture et, notamment, les effets qu’elle peut induire selon ses usages. Elle évoque les écritures quotidiennes, ordinaires et celles à des fins de professionnalisation. Elle explique le passage d’une écriture vue comme fin en elle-même à une écriture comme outil de professionnalisation, voire de construction identitaire. Elle repère trois fonctions essentielles dans l’écriture : une fonction de communication, une fonction épistémique et une fonction heuristique. Dans la fonction de communication qui permet des échanges lointains et épistolaires, l’écriture obéit aux lois de la communication. Dans la fonction épistémique fondatrice de la pensée, l’écriture met en place la pensée, la consolide, l’enrichit, la renouvelle. Dans la fonction heuristique, plus axée sur le questionnement, l’écriture réflexive est un outil pour entrer dans une phase active de construction de pluralité de sens, d’ouverture de possibles.

Joseph Rouzel réfléchissant sur l’écriture de la pratique, se concentre sur l’usage clinique de l’écriture. Il s’intéresse aux processus, à l’enchaînement d’écrits multiples et entremêlés qui aboutissent à un écrit qui fera l’objet d’une divulgation intra ou extra-institutionnelle. Il prête attention à l’écriture de l’infra-ordinaire, et combat le mythe d’une écriture objective en précisant qu’il n’est d’objectivité que subjective. Si l’écriture permet de consigner les petits riens de l’infra-ordinaire, si elle ouvre sur une dimension d’interprétation, elle peut aussi devenir le vivier à partir duquel le travailleur social va explorer ce qu’il met en jeu de soi dans la relation transférentielle. L’écriture vaut dans cet usage comme mise à distance des éprouvés du transfert, mais aussi comme lieu de partage avec les collègues. C’est sur ce seuil, au carrefour du subjectif et du collectif, que l’écriture issue de la clinique passe à l’équipe et alimente élaborations et écrits intra ou extra-institutionnels. L’écriture débouche alors sur la construction d’un véritable savoir de la clinique.

Paulette Bensadon, quant à elle, nous fait le récit d’un empêchement à écrire rencontré dans le cadre de sa pratique d’éducatrice spécialisée, dont elle tire ensuite les enseignements quant aux conditions, aux effets et aux finalités de l’écriture dans les situations professionnelles du travail social.

Les écrits professionnels en formation

La demande professionnelle de formation sur la question des écrits est massive. Le plus souvent, elle prend la forme d’une demande de recettes. Il existe même des logiciels d’aide à la production des écrits professionnels proposant des « plans » préétablis et des guides pour la rédaction. C’est dire à quel point cette question est devenue essentielle dans le secteur professionnel du travail social. Nous nous sommes intéressés dans cette partie aux problèmes spécifiques posés par la formation des professionnels à cette dimension importante de leur activité.

Gilbert Desmée nous présente tout d’abord une brève histoire des ateliers d’écriture pour marquer ensuite les différences qu’il peut y avoir entre cette forme pionnière et ses prolongements dans les ateliers d’écriture professionnelle.

Alain André, fondateur d’Aleph écriture, et donc pionnier en ce domaine, pose les questions de la formation à l’écriture dans le travail social, interroge les contraintes qui pèsent sur l’écriture, définit un territoire propre à l’écriture des pratiques professionnelles. Au-delà des souvenirs scolaires et contraintes institutionnelles qui donnent
la peur d’écrire, il pose la capacité à se constituer une pensée, à se réapproprier la capacité de faire, et à savoir écrire la contrainte, l’expérience, l’accompagnement. Contrainte, expérience, accompagnement sont en effet trois balises permettant de mieux situer les enjeux professionnels et humains d’une formation à l’écriture professionnelle. Elles définissent un espace dans lequel peut se travailler une certaine qualité.

Jacques Riffault, enfin, présente l’architecture d’un dispositif pédagogique ouvert à la question du sens dans ses principaux soubassements théoriques.

Figures d’écrits professionnels

La troisième partie se centre sur les formes et les finalités des écrits dans le milieu professionnel. « Écrire au sujet d’autrui et pour autrui » donne à comprendre une réalité humaine, complexe et singulière.

Brigitte Bouquet recense les différentes écritures professionnelles et étudie leurs spécificités, leurs objectifs, leurs enjeux : écriture au travail pratiquée personnellement au jour le jour ; écriture professionnelle institutionnelle informative, objective, fonctionnelle ; écriture en vue d’une décision, nécessitant plus que toute autre l’attention des choix rédactionnels et l’art de l’argumentation ; l’écriture en formation et dans la recherche comme construction de la pensée…

Philippe Crognier étudie les textes professionnels utilitaires, communément appelés fonctionnels. Il les analyse comme une technique qui fait l’objet d’un consensus social, qui sert non seulement à l’expression mais aussi à la communication, qui est organisatrice de pensée et incite à la réflexion et à la clarification. Il montre des pressions importantes qui s’exercent sur le scripteur, des enjeux qui pèsent sur l’acte d’écriture et sur son produit fini, lorsque l’existence de compétences collectives réelles inclut le « je » mais ne peuvent se formaliser autrement que par le « nous ». Il s’appuie sur l’étude qu’il a faite sur la composition du livret de VAE et qui témoigne de la difficulté du franchissement qui marque véritablement l’entrée dans l’écriture à s’autoriser à devenir auteur.

Patrick Rousseau montre que les écrits en AEMO sont particulièrement déterminants, tant ils pèsent sur la décision des juges des enfants et sur le sort des familles « bénéficiant » de cette mesure. Alors que l’écriture peut être comprise en termes de démarche et d’élaboration, l’écrit figure ici comme une finalité et un construit. Il montre la stratégie du compromis, largement usitée dans les rapports tant elle apparaît particulièrement opérationnelle dans le cadre de l’écrit, avec notamment l’emploi de nombreuses modalisations. Dans les rapports écrits, la structuration des énoncés, les modalités d’énonciation et les postures de l’énonciateur, rappellent comment l’exercice professionnel en AEMO s’appuie sur un équilibre instable, lié à la fois à la réalité mouvante des situations familiales et à une pratique qui ne prend sens et ne se justifie que dans un entre-deux.

Bergamote Fernandez présente le rôle et la fonction de l’écrivain public dans l’action sociale, la nature de sa relation avec les usagers, l’aide en écriture qu’il peut leur apporter. Elle montre la difficulté à saisir le profil de cet écrivain public du fait des multiples facettes qu’il revêt, d’une polymorphie inhérente à son activité, des trajectoires des acteurs, du cadre de ses pratiques. Elle analyse plusieurs raisons au recours de l’écrivain public : l’illettrisme et l’analphabétisme, la médiation de plume à la médiation administrative et sociale, un repère physique, concret et humain, pour formuler une demande dans un contexte de dématérialisation de l’accueil, etc.

L’objectif de ce numéro de Vie Sociale est bien de contribuer à cerner la pratique des écrits et l’écriture des pratiques dans leurs diverses dimensions, d’en analyser leurs objectifs, de les interroger sur leur sens, et d’en voir les enjeux.

 


* Professeure titulaire de la chaire Travail social, CNAM.

** Directeur adjoint à l’IRTS de Montrouge – Neuilly-sur-Marne

[1]. John-L. AUSTIN. Quand dire, c’est faire. Paris, Seuil, 1970.

 

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