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Auteur(s): 
Brigitte Bouquet
Jacques Riffault

Brigitte Bouquet*

Jacques Riffault**

« Où il n’y a pas d’humour, il n’y a pas d’humanité; où il n’y a pas d’humour, il y a le camp de concentration »

Eugène Ionesco, Entretiens

Il est important d’être sérieux, mais dangereux de se prendre au sérieux. Et le meilleur antidote ne serait-il pas l’humour ? C’est ainsi qu’en 2008, un groupe de travail du Conseil supérieur de travail social, tout en effectuant un lourd travail de production d’un rapport, a partagé beaucoup de rire et d’humour. L’idée d’un numéro sur l’humour que la revue Vie sociale portait depuis quelque temps a dès lors été partagée, vivement appréciée et a pu prendre corps. Dans le même temps, la revue Le Sociographe lançait un appel à auteurs pour son numéro sur l’humour[1]. Deux initiatives parallèles autour d’un thème original, qui se sont découvertes[2], se situant certes dans l’air du temps, mais surtout révélant que le travail social ressentait le besoin de réfléchir sur son humour professionnel et d’en faire découvrir le rôle.

Du fait qu’on ne cesse de mettre l’accent sur le malaise et la crise d’identité des travailleurs sociaux, une des approches la plus connue est que l’humour permet une prise de distance. Cependant, au-delà de l’humour « politesse du désespoir[3] », bien d’autres aspects existent dans cette relation existentielle intéressante avec soi-même, à cette disposition psychique positive… L’humour a certes « quelque chose de libérateur » disait Sigmund Freud[4] mais « aussi de sublime et d’élevé » ajoute-t-il, et aux divers bénéfices physiques et psychologiques, s’en ajoutent d’autres, notamment sociaux et cognitifs, et une certaine philosophie de vie. L’humour – à la fois tributaire du locuteur, du récepteur et du fait social – a bien une valeur multidimensionnelle. L’observer, comprendre ses différents impacts, tel est un des objectifs de ce numéro. Mais il y manquerait un aspect important si l’on n’osait pas faire un travail sur l’humour avec un peu d’humour, faire de l’humour, partager l’humour… C’est pourquoi cette revue comporte des dessins humoristiques de Laurent Grassi[5], quelques chansons du répertoire de « Signes particuliers » dirigé par Guy Velut[6], et se termine par des « histoires d’en rire ».

Même s’il est difficile de pouvoir « donner à l’humour une définition satisfaisante »[7], que « vouloir définir l’humour, c’est déjà prendre le risque d’en manquer »[8], la première partie de ce numéro tente de cerner des éléments de sa valeur intrinsèque. Après notre article approchant la place de l’humour dans les différentes facettes du rire, Paulette Bensadon aborde l’origine du mot, montrant qu’il s’est détaché d’une considération simplement physiologique pour aller vers un état de l’être, puis évoque deux scènes de l’humour : le tragi-comique du théâtre et les rapports avec l’inconscient de la psychanalyse. Quant au philosophe et clown Yves Cusset, il pose les premiers éléments d’analyse théorique de la relation entre humour et philosophie. Il s’agit donc pour Yves Cusset de retrouver l’affinité première entre la naïveté du clown et l’étonnement philosophique, dans leur rapport à soi et au monde social. Aussi, il montre que le mot d’esprit, le glissement langagier, rejoignent l’étonnement philosophique dans son rapport réflexif au langage. Pour lui, le clown et le philosophe sont l’envers et l’endroit d’un même rapport au monde, et c’est dans leur enseignement mutuel qu’on retrouvera l’expérience charnelle de l’étonnement. Enfin, l’écrivain et psychanalyste Daniel Sibony estime que l’humour parle et fait du léger et du grave un entre-deux. Pour lui, accéder à l’humour, c’est accepter l’identité incertaine, mais dans l’espoir d’atteindre un niveau où l’on serait consolé par la vie.

La deuxième partie « Faits et effets sociaux » porte sur la prise en compte de l’humour par l’action sociale. En quoi l’humour est-il structurant tant pour le professionnel que pour l’usager ? Jacques Ladsous évoque les situations difficiles qu’il estime importantes de désamorcer, en utilisant l’humour qui respecte la confiance dans la capacité altruiste de chaque être humain et lui permet de changer d’attitude sans perdre la face. Toute situation peut être dédramatisée à condition d’intervenir au bon moment et sur un ton qui ne laisse percer aucune anxiété. Geneviève Bresson, après une analyse de l’humour comme outil de communication, outil de protection, outil de subversion, outil alternatif, outil à finalité individuelle et collective, montre que l’humour est fonctionnel, est une intelligence particulière, et a une fonction quasi-professionnelle singulière. Le rôle de l’humour dans la réalité éducative est effectivement perçu par divers étudiants qui le voient notamment comme médiation de la relation éducative. Pour acquérir de l’humour, que peut apporter une formation spécifique destinée aux travailleurs sociaux ? Christian Hay et Odile Grippon en montrent les enjeux et l’ambition, en analysant la décentration, afin de reprendre différemment les échanges relationnels avec les personnes-usagers, de voir la situation autrement, de faire un pas de côté, de repartir d’un bon pied… Car le propre et l’apport du clown dans l’action sociale, selon Odile Grippon, est un rire de résistance, permettant de nommer l’innommable, de sortir du cadre pour y revenir bien autrement, de résister au formatage du « bon professionnel ». Enfin, que disent les travailleurs sociaux eux-mêmes sur leur humour quotidien ? Rendre compte de leur parole a permis de cerner les atouts de l’humour dans leur relation professionnelle ainsi que de faire une brève analyse sur l’utilisation qu’ils en font pour eux-mêmes.

La troisième partie de ce numéro débusque l’impromptu, l’intempestif, l’inattendu… Ainsi Serge Heughebaert, auteur de six romans et fondateur de l’Espace Art Vif en Suisse[9], dont la passion est l’expression, a un regard humoristique et farceur particulier. Alain Vulbeau s’intéresse à l’ouvrage Mythologies post-sociales de Guy des Deubors et en analyse les dimensions inventives et hilarantes. En référence à Roland Barthes qui a écrit Mythologies, les Mythologies post-sociales sont une série de brefs récits qui imaginent ce que pourrait être le social dans une société qui n’en a plus besoin. Enfin, pour terminer cette partie, sont apportés des témoignages d’humour involontaires dans l’action sociale, tant de la part d’usagers que de la part de professionnels. En effet, le subtil jeu de l’humour et du drame entraîne des bons mots, et beaucoup de situations même difficiles présentent des aspects drôles : mot transformé, mimique incontrôlée, geste manqué… L’humour transgresse les codes discursifs et sociaux normaux.

 


* Professeure émérite, chaire travail social-intervention sociale, CNAM

** Directeur adjoint, IRTS Montrouge/Neuilly.

[1]. « Le rire du travailleur social », Le Sociographe, n° 33, (à paraître sept. 2010)

[2]. Un lien a été fait entre les deux revues pour se tenir courant, avec l’idée d’être complémentaires.

[3]. Boris Vian, écrivain et musicien de jazz français (1920-1959).

[4]. Sigmund FREUD, Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988.

[5]. Laurent Grassi est éducateur et dessinateur. Il travaille à l’AFASER, association régionale implantée sur l’Est de la région parisienne, qui a pour objectifs d’améliorer les conditions de vie des personnes handicapées mentales, et de favoriser leur insertion sociale, professionnelle, par l’accueil, les soutiens, l’éducation et la recherche.

[6]. Seize personnes mêlant « valides », travailleurs handicapés et encadrants, du Centre d’Aide par le Travail Arc-en-ciel, installé à La Chapelle Saint- Luc (Aube), composent le groupe « Signes Particuliers », avec leur éducateur, Guy Velut. Depuis la création du groupe, dix-sept ans sur les routes de France, des Antilles, de Suisse, de Belgique pour 400 spectacles, six CD, deux singles, une vidéo documentaire ont été réalisés.

[7]. Robert ESCARPIT, L’humour, Paris, PUF (Que sais-je ?), 1994, p. 6.

[8]. Guy Bedos.

[9]. Les ateliers d’Art Vif ont pour origine l’accueil de jeunes gens et de leur famille rencontrant des problèmes consécutifs à des passages à l’acte, des difficultés relationnelles, ou encore à des troubles d’identité. Leur objectif est d’accompagner les usagers dans leur démarche créatrice, et ils proposent des ateliers audiovisuels, graphiques, plastiques afin que chacun illustre sa propre existence, son histoire, son environnement, les événements et les personnages importants de sa vie…

 

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