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Auteur(s): 
Marcel Jaeger

Marcel Jaeger*

Au moment où les Agences régionales de santé (ARS) se mettent en place et où se développent les groupements de coopération, les politiques publiques sont à l’heure du décloisonnement, de la transversalité. De toutes parts s’exprime un sentiment d’échec face aux organisations compartimentées. Même si la thématique n’est pas neuve, comme le montre l’article de Jean-Jacques Amyot, l’actualité législative et réglementaire, depuis les ordonnances Juppé de 1996 dans le domaine de la santé et la loi du 2 janvier 2002 pour l’action sociale et médico-sociale, est particulièrement marquée par la double problématique de la coopération et de la coordination : coopération, car les structures, comme les acteurs, ne peuvent plus fonctionner dans l’indifférence aux autres ; coordination, car la reconnaissance des autres ne peut se limiter ni au gré à gré, ni au coup par coup.

Du point de vue des fonctionnements institutionnels, les deux préoccupations de coordination et de coopération s’expriment « en interne » et « en externe ». Elles se déclinent en effet au sein de chaque institution à travers le travail d’équipe pluridisciplinaire, la notion de référence, l’organisation en pôles, la « gouvernance », la responsabilité, le secret partagé…, avec tous les problèmes afférents à la coordination des ressources humaines et au management, comme le montre Jean-Marie Miramon dans ce numéro. Mais elle occupe aussi une place croissante dans la mise en lien des institutions avec leur environnement : partenariats, travail en réseau, groupements de coopération sociaux et médico-sociaux, dont la création va de pair avec la mise en place des contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens. En la matière, nul n’était mieux placé pour en parler que Jean-Pierre Hardy qui en a dessiné les contours avant son départ de la Direction générale de l’action sociale.

Sans aller à un degré de formalisation aussi poussé que les groupements de coopération, il existe de multiples formes de mise en synergie de professionnels, dont nous ne prétendons pas donner une liste exhaustive. Nous insistons plus sur l’exemple des maisons des adolescents avec Patrick Cottin et Danielle Dujardin, sur une initiative originale de regroupement de centres de formation de travailleurs sociaux en Bretagne présentée par Jean-Vincent Trellu et donnons la parole à Maxime Calvet et Jean-Jacques Valentin pour présenter le Derpad (Dispositif public régional au service des professionnels et des institutions en charge d’enfants et d’adolescents en difficulté).

Nous nous penchons également avec Cécile Petitqueux-Glaser, Saïd Acef, Mohsen Mottaghi sur le case management, qui pourrait correspondre à ce que l’on appelle en France le travail d’un référent. Là encore, l’objectif est de dépasser la fragmentation des services sanitaires et sociaux, en ajustant au mieux les réponses à des besoins individuels complexes et fluctuants. Le case management est défini comme une sorte de « courtage » : non un service direct, mais un ensemble de fonctions assurées par un même intervenant : évaluation des besoins, élaboration d’une stratégie, démarches auprès de différents services, négociation, défense des droits... Daniel Gélinas nous fait partager son expertise en la matière, puisque ce travailleur social « psychoéducateur » et chercheur québécois a beaucoup écrit sur la question. Il montre la continuité entre des formes d’intervention qui englobent le case management et en développent la logique en fonction des besoins des personnes, qu’il s’agisse de « suivi intensif » ou de « soutien d’intensité variable », qui mobilisent dans les deux cas des équipes pluridisciplinaires.

Ceci dit, face à ces recherches de cohérence, des inquiétudes légitimes peuvent se faire jour : la coopération passe-t-elle nécessairement et uniquement par la formalisation, en limitant, voire en excluant les marges de manœuvre, la créativité, la souplesse des interventions ? Faut-il éradiquer le désordre apparent ? Quelle idée nouvelle de la rationalité se construit-elle ? Et à quel prix ? Certaines formes d’entraide peuvent aider à concevoir autrement les coopérations, par exemple les groupes d’entraide mutuelle (GEM) dont nous parle Martine Dutoit : l’entraide mutuelle, fondée sur la convivialité, donne « une autre idée de la coopération », plus tournée vers la citoyenneté que vers la mise en cohérence plus ou moins forcée de dispositifs. Il en est de même lorsque Pauline Rhenter témoigne d’initiatives citoyennes à l’échelle de communes mobilisées autour des questions de santé mentale et lorsque Jacques Ladsous développe la notion de « compétence collective ». Nous sommes là à l’opposé de ce que Jean-Jacques Amyot appelle « l’escamotage de l’usager » quand la priorité est donnée à la rationalité du système, aux dépens des acteurs.

On remarquera, à travers ces diverses contributions, que les questions de coopération et de coordination sont au cœur des relations entre santé mentale et action sociale et que nous leur accordons ici une grande place. Comme le rappelle d’ailleurs Jacques Ladsous, ce numéro de Vie Sociale a été conçu à la suite de deux journées d’étude organisées en mai 2009 par l’Institut régional du travail social Montrouge Neuilly-sur-Marne, l’École supérieure de travail social (ETSUP) et la Mission nationale d’appui en santé mentale, avec l’intitulé « Coordonner soins et accompagnement social ». Il s’inscrit aussi dans le prolongement d’un autre numéro de Vie Sociale élaboré dans le même esprit et à partir d’une initiative semblable[1].

De manière plus générale, nous retrouvons à chaque fois les mêmes interrogations concernant les liens entre coordination et cohérence des politiques publiques. C’est un peu comme si nous avions vécu en dix ans, dans le domaine des politiques sanitaires et sociales, une révolution douce qui serait passée par la loi en évitant de traiter des conséquences en termes d’intérêts antagoniques des groupes d’acteurs. En effet, les lois redéfinissent l’action (sociale, médico-sociale, sanitaire, éducative), prônent la coordination, mais ne réorganisent pas, ne transforment pas radicalement les secteurs d’intervention. La loi du 11 février 2005[2] se légitime à partir du plan personnalisé d’autonomie, la loi HPST[3] le fait à partir du plan personnalisé de soins, la loi du 5 mars 2007[4] parle du projet de l’enfant, mais ces lois ne se répercutent pas dans une réorganisation globale des politiques publiques. C’est comme si nous restions « au bord » d’un paradigme nouveau sans oser franchir l’ultime étape organisationnelle, de crainte des conflits prévisibles qu’elle ne manquera pas d’engendrer.

Pourtant, nous constatons tous les jours que les objets débordent des secteurs et des champs d’intervention : la protection de l’enfance ne relève plus seulement d’un domaine composé de la PMI, de l’ASE et de la PJJ ; le handicap, dans la conception même de la loi de 2005 échappe au secteur médico-social ; le handicap psychique dépasse le secteur psychiatrique, etc. Dans ces conditions, les pratiques de coordination des acteurs de terrain sont dépendantes de ce que les politiques feront des lois : s’ils laissent en l’état les champs d’intervention, les pratiques de coordination seront un travail de Sisyphe, localisé et éphémère, coûteux en investissement humain et, somme toute, peu efficace ; s’ils franchissent le pas de la réorganisation, les pratiques de coordination peuvent être les formes innovantes d’un nouveau pacte de santé publique, si tant est que les logiques financières ne viennent pas réduire ces innovations à des produits manufacturés, franchisés par une agence de la performance, codifiés et minutés pour les transformer en allocations de ressources...

 


* Professeur titulaire de la Chaire de Travail social et d’Intervention sociale du CNAM.

[1]. « Action sociale et santé mentale : mariage d’amour ou mariage arrangé ? », Vie sociale, n° 1, 2007.

[2]. Loi n° 2005-102 du 11 février 2005 « Pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ».

[3]. Loi n° 2009-879 du 21 juillet 2009 portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires (HPST).

[4]. Loi n° 2007-293 du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance.

 

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