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Auteur(s): 
Brigitte Bouquet
John Ward

a notion d’action collective traverse de nombreux champs allant du plus politique (groupes d’intérêt, partis politiques, conseils
de jeunes ou de quartier, lobbying) aux plus culturels (groupes d’expression, actions culturelles, gestion de la solidarité et de l’éducation auprès de populations spécifiques). Elle connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, comme l’attestent les récentes publications du CSTS[1] et la tenue des troisièmes journées de la recherche sociale au Cnam[2].

Ces orientations sont loin d’être nouvelles. Beaucoup d’historiens et de praticiens soulignent qu’elles constituent le socle même de l’éducation populaire et le point de départ de la progressive professionnalisation du travail social au cours du XXe siècle. Ce numéro de Vie Sociale essaie de le démontrer

Dès la fin du XIXe siècle, face aux grands problèmes sociaux de l’époque, on observe l’action de pionnières créant un travail social ouvert, collectif et communautaire et contribuant activement aux projets de réforme sociale, à une redéfinition des enjeux sociaux et de leurs solutions. C’est ce que rappelle l’article de Brigitte Bouquet montrant l’apport collectif, social et international de Jane Addams et d’Alice Salomon, apport important et reconnu internationalement.

John Ward le montre également à travers l’exemple des « organisateurs communautaires » américains, militants pour la démocratie, « baroudeurs », souvent obligés de négocier en permanence l’existence de leur propre fonction professionnelle (avec des pouvoirs publics bien moins présents que sur le vieux continent), intervenants sociaux dotés d’un bagage scientifique considérable, ces travailleurs sociaux constituent un corps professionnel intégré au travail social anglo-saxon.

Au même moment, en France, les caractères et la diversité de l’action collective sont transcendés par l’impératif éducatif et marqués par le souci d’émanciper la population ouvrière.

En 1899, prend corps le Sillon, mouvement d’éducation populaire initié par Marc Sangnier, caractérisé par un projet original de transformation sociale. Vincent Rogard montre que le fondement de l’éducation populaire entreprise par le Sillon était la conviction d’une intime parenté de la catholicité (dans son universalité), de la fraternité et de la cause du peuple. L’engagement du Sillon dans un travail de formation démocratique est concrétisé par la création des cercles d’études puis, avec l’élargissement du mouvement, par des Instituts populaires.

En outre, la notion de « proximité », avec ses corolaires « le voisinage », « l’amitié », la « résidence », fournit un point de référence incontournable. Tremplin pour des actions ambitieuses, source de compréhension du « territoire » – dans tous les sens de ce terme, ô combien polysémique –, la « résidence sociale » et le « centre social » ont fourni les prémisses des actions de développement social actuelles par des analyses déjà approfondies des enjeux politiques, économiques et sociaux de la localité d’implantation. C’est ce que montre Jacques Eloy par un article réunissant des observations fines du discours des pionnières, leur engagement éthique intraitable, partant de la nécessité absolue de prendre en compte le caractère unique de chaque individu (en favorisant la « reconnaissance mutuelle ») qu’il s’agit de réconcilier avec une solidarité locale forte. Inspirée du mouvement international, l’histoire de ces settlements à la française présente des originalités à bien des égards dont l’inspiration religieuse n’a pas empêché une approche radicalement laïcisée, ni un programme ambitieux de mobilisation des ressources. Leur ambition a été de réduire les barrières entre les classes sociales et il semble qu’ils ont bien réussi à favoriser cette transformation du tissu social observable au début du XXe siècle.

De même, Pascal Bousseyroux montre ce souci d’éducation populaire avec son article sur les Équipes sociales, fondées en 1921 par Rober Garric, dans un souci de catholicisme social. Réunissant de jeunes étudiants catholiques, les Équipes sociales proposent à des jeunes gens issus de milieux populaires des cours de culture générale, un enseignement technique, des cercles d’études et une ouverture aux exclus de la société. Les liens étroits de Robert Garric avec les milieux des services sociaux de l’entre-deux-guerres débouchent sur une coopération des Équipes et des centres sociaux. Ainsi, Robert Garric établit le lien entre éducation populaire, animation socio-culturelle et action sociale. Par la suite, il se consacrera essentiellement à l’action sociale et à la réflexion française dans les conférences internationales de service social du second après-guerre.

Après ce rappel historique montrant des actions collectives, retraçant le temps des élans qui ont un caractère philanthropique et volontaire au début du siècle (il sera intéressant de le compléter ultérieurement par l’action collective menée par des mouvements d’éducation populaire et plus laïcs), ce numéro de revue se centre ensuite sur le développement des approches collectives actuelles tant dans divers pays qu’en France.

Si, aujourd’hui en France, les liens entre les actions collectives et l’éducation populaire soulèvent parfois des doutes et des interrogations, les exemples de pratiques montrent leur étroite complémentarité. L’interview avec une représentante réputée du mouvement chilien en faveur de l’action collective montre que ce pont entre éducation et intervention sociale est non seulement possible, mais indispensable dans les conditions tragiques d’adversité qu’a connues ce pays. Apanage d’une profession unique (le « travailleur social » ou « assistant de service social » au sens large de ce dernier terme), l’action sociale latino-américaine a su intégrer toute l’importance de la pensée de Paulo Freire. Elle a su conduire des projets de développement local rural et urbain tout en établissant des relations politiques, économiques et sociales avec les instances nationales et locales. Le témoignage de cette auteure est d’autant plus précieux que l’influence des réfugiés latino-américains au cours des années 1970 et 1980 a eu un impact considérable sur l’élaboration des techniques et méthodes collectives en France.

Étonnamment, il en fut de même dans le pays aujourd’hui le plus « libéral » de tous ceux de l’Union européenne, le Royaume-Uni. Kieron Hatton montre ainsi que les premiers projets de rénovation urbaine, largement imprégnés d’un discours d’inspiration marxiste, ont su prendre fait et cause pour les populations touchées par la « nouvelle pauvreté » dans ce pays et rendre parfois d’immenses services en termes de conscientisation, de redressement des injustices sociales et d’infléchissement des politiques sociales urbaines, menées à l’époque au détriment des classes défavorisées. Les leçons à tirer de ces expériences montrent qu’un travail social « radical » est non seulement possible en Grande-Bretagne, mais encore bien vivant, malgré un contexte de coupes dans les budgets sociaux quasiment sans précédent et actuellement largement engagées.

Il reste aussi de cette histoire du courant « radical » un souvenir de l’action de Saul Alinsky dans le quartier Back of the Yards de Chicago, notamment, et à bien d’autres endroits, relatée dans ses ouvrages détonants qui ont contribué à former des générations de travailleurs sociaux communautaires dans le monde entier, tout en servant de repoussoir pour les courants plus consensuels. L’article de Thierry Quinqueton resitue à sa juste place l’immense apport de ce personnage par un travail minutieusement documenté sur son discours et sur les réalités de son action.

En ce qui concerne la pratique d’action collective en France, d’hier à aujourd’hui, on en revient à l’exemple de l’École normale sociale car sur cent ans d’existence, il fait voir d’une part l’évolution de l’action collective à l’intervention sociale collective, et d’autre part permet de s’interroger sur les difficultés actuelles de mise en application de l’intervention sociale d’intérêt collectif (Isic), renforcée dans la dernière réforme du diplôme d’État d’assistant de service social (DEASS).

Henri Pascal montre que, de sa création en 1911 à nos jours, l’École normale sociale a été caractérisée par sa volonté d’organisation collective des acteurs sociaux et de formation d’étudiants à agir et intervenir en utilisant des modes d’action collective. Elle est passée progressivement d’une action collective s’appuyant sur les syndicats féminins à des formations préparant des professionnel(les) à l’organisation des interventions pour des groupes de population et les habitants inscrits dans des territoires, dans une orientation de changement social. Ainsi, même si les formes ont fortement différé selon les époques, le fil conducteur est resté fortement présent.

Néanmoins, l’analyse de Patrick Legros montre que ce type d’intervention peine à s’affirmer et à s’imposer dans le champ professionnel. Parmi les causes nombreuses – notamment une certaine prédominance pour l’Intervention sociale d’aide à la personne (Isap), appuyée par les grandes orientations actuelles des politiques publiques –, il émet l’hypothèse que l’Isic relève au moins autant du management que de l’action collective en travail social et que cela enferme dans des dispositifs de « management des groupes sociaux et des territoires ». Afin d’enrayer cette dérive et pour que l’Isic demeure un champ d’innovations sociales et un vecteur de participation citoyenne, il propose que l’enjeu formatif soit de faire émerger des compétences « réelles » et non celles qui sont idéalisées dans les référentiels, et appelle pour cela le centre de formation et le lieu de stage à coopérer de manière beaucoup plus étroite pour « co-construire » et partager la formation.

Malgré le nombre et la variété des articles de ce numéro, il subsiste des interrogations. L’action collective est-elle un processus marginal par rapport au processus de professionnalisation du travail social, comme le laisseraient entendre certains professionnels devant la difficulté de l’application sur les terrains, ou constitue-t-elle un socle incontournable tant du point de vue politique que de celui de la construction du lien social ? Le travail social actuel peut-il s’inspirer de la force des réseaux, si manifestes à travers tous les exemples cités, ou est-il de plus en plus enfermé dans une contrainte d’action personnalisée par les textes législatifs de la politique sociale ?

Comme tout objet de recherche scientifique, l’histoire du service social comporte des spécificités : caractère épars et non encore valorisé de certaines archives importantes, difficulté à saisir des éléments touchant à la vie quotidienne et personnelle. Les différentes approches monographiques, biographiques et comparatives présentées ici constituent autant de pistes, même s’il ne s’agit que de fragments d’histoire, pour nourrir un travail qui a toujours été situé au centre de la revue Vie Sociale.

 

John Ward

Brigitte Bouquet

 


[1]. Conseil supérieur de travail social, Intervention sociale d’intérêt collectif, rapport, la documentation Française 1988 ; Conseil supérieur de travail social, Développer et réussir l’intervention sociale d’intérêt collectif, Rapport au ministre chargé des Affaires sociales, Presses EHESS, 2010.

[2]. Cnam et Injep, L’action collective, au croisement du social et du politique, 3es Journées de la recherche sociale, 15 et 16 mars 2012.

 

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