Logo Cedias Centre d'études, de documentation, d'information et d'action sociales
Auteur(s): 
Chaire Travail social/Intervention sociale
Grif
Lise

Le contrôle et l’autonomie sont de nouveau des sujets d’actualité de plus en plus débattus. Mais que signifient réellement ces concepts ? Comment sont posés les nouveaux questionnements ? Cette réflexion menée dans le séminaire de recherche Autonomie et contrôle[1] organisé par la Chaire Travail social/Intervention sociale – le Lise – et le Grif[2], est reprise, complétée et enrichie par ce numéro de Vie Sociale.

Cette question a été longuement débattue à la fin des années 1970 dans un contexte socio-politique et économique radicalement différent de la situation actuelle : politique économique d’inspiration keynésienne, mouvements sociaux encore importants, consolidation de l’État-providence et construction du champ de l’action sociale. L’optique éducative et la visée d’émancipation/autonomie qui prévalaient dans les représentations professionnelles étaient en grande partie partagées par les pouvoirs publics ou du moins n’étaient pas remises en cause.

Depuis, la société a changé et d’autres approches se sont développées et appellent le débat. C’est le cas, par exemple, de celles de Paul Yonnet notamment sur l’école, de Dominique Youf, Irène Théry, Alain Renaut qui ont écrit sur la protection de l’enfance, ou d’autres comme Marcel Gauchet, Gilles Lipovetsky, dans une compréhension plus large de l’individualisme « post-moderne », sans parler d’autres approches concernant le travail social.

Aujourd’hui, la question du « contrôle » mérite donc d’être à nouveau posée tout autant que celle de l’autonomie, les deux devant toujours être articulées. En effet, le contrôle social peut être entendu dans sa dimension répressive, mais il renvoie aussi à la régulation des comportements inhérente à toute vie en société[3], ainsi qu’à l’objectif de protection des personnes vulnérables. La visée d’autonomie des personnes peut, quant à elle, entraîner de nouvelles formes de contrôle : définition normative de l’objectif d’autonomie, contractualisation et responsabilisation de l’individu, etc.

Aussi, après une analyse de l’évolution des concepts du contrôle et de l’autonomie, deux axes sont retenus pour penser les tensions entre autonomie et contrôle : l’autonomie et contrôle dans les politiques sociales, l’autonomie et contrôle des usagers et des travailleurs sociaux.

 

Du sens historique aux conceptions actuelles

Concernant le concept de contrôle social, après un rappel historique sur sa genèse, Brigitte Bouquet étudie le phénomène actuel de pluralité des formes de contrôle social caractérisé par la fragmentation, l’hybridation, la recomposition. Puis, dépassant le simple raisonnement de cause à effet, l’analyse porte sur une réalité beaucoup plus marquée par des recompositions dans la pratique. L’analyse critique de ce concept montre qu’il est plus intéressant de le concevoir dans ses tensions et paradoxes qui révèlent à la fois un enfermement par le contrôle et des luttes et dynamiques sociales intéressantes pour s’en dégager. Béatrice Appay apporte, quant à elle, des points de repères philosophiques, en particulier chez Socrate, Platon et Kant, pour éclairer comment la question de l’autonomie est indissociable de la construction de l’individu moderne dans ses rapports au droit, à l’État, au pouvoir. Elle cherche à comprendre comment l’individu responsable est en train de devenir un individu démuni qui se voit enjoint d’être autonome et d’en assumer les conséquences. Enfin Marlène Jouan montre comment les significations philosophiques du concept d’autonomie sont actuellement mobilisées et les effets de légitimation et de domination produits par la nouvelle norme d’existence. Par injonctions paradoxales à l’autonomie dues à la domination qui s’exerce désormais sur et par la subjectivité, par la transformation de l’idéal d’autonomie en force productive et en opérateur de consensus, il y a institutionnalisation de l’autonomie.

 

Autonomie et contrôle dans les politiques sociales

Parmi les mutations dans le champ des politiques sociales, on relève une inflexion vers l’individualisation, la responsabilité individuelle et l’accès à l’autonomie. Plusieurs tendances se dégagent dans l’évolution des politiques sociales. À la fois, un développement de nouvelles politiques à travers les politiques d’insertion et de la ville et un changement de paradigme de l’action publique de plus en plus tournée vers l’insertion des populations repérées « en difficultés », et dans le même temps, les politiques publiques comportent souvent une dimension répressive, notamment dans le domaine de la prévention de la délinquance ou de la lutte contre les maladies mentales. Ainsi Cyprien Avenel observe que les dispositifs d’insertion dont le but était de promouvoir une alternative originale aux politiques traditionnelles d’aide sociale entraînent, au moins partiellement, des formes d’assistance individuelle renouvelée. Il analyse que les aides sont plus vécues comme un aménagement de la pauvreté, faisant basculer les personnes concernées dans le monde de l’insertion et de la dépendance à l’égard des services sociaux. Le principe individualisé des politiques sociales contribuerait à renvoyer l’individu à ses problèmes et à le laisser paradoxalement seul face à lui-même. Christelle Petit pose toute l’ambiguïté des finalités du RSA qui, par une logique d’un parcours d’insertion prédéfini, de la contractualisation et des modes opératoires imposés par le dispositif, transforme peu à peu la relation d’aide en une relation de contrôle. Anne Petiau, à partir des résultats d’une recherche-action concernant les squatters montre la confrontation entre leur conception de l’autonomie – entendue comme singularité sociale et culturelle – et la conception d’autonomie du travail social, caractérisée par une dimension normative qui comporte des injonctions à la responsabilité individuelle. Les significations données à l’autonomie par les travailleurs sociaux et les squatters sont normatives l’une comme l’autre. Mais tandis que les premières relèvent des normes majoritaires, les secondes sont minoritaires, portées par un groupe dit déviant. Aurélien Puriere questionne comment et pourquoi les dispositifs Revenu minimum d’insertion – RMI puis RSA – font l’objet de vives critiques. Il montre les limites théoriques et empiriques des discours qui dénoncent les effets pervers de l’assistance sociale, en critiquant les trois modèles de dépendance à l’assistance de David T. Ellwood. Il analyse la manière dont ses modèles omettent le fait que la responsabilité de la pauvreté est d’abord collective et que sa cause principale est le chômage de masse.

 

Autonomie et contrôle des usagers et des travailleurs sociaux

La thématique du contrôle social risque d’occulter une autre question, celle de l’autonomie, qui ne relève pas seulement de l’illusion. Par exemple, si toute relation d’aide induit une relation de dépendance, et que les usagers supportent de plus en plus mal la main mise sur leur existence, en même temps, ces mêmes usagers demandent souvent un soutien qui puisse les porter vers l’autonomie. Est-il encore possible de mener la relation d’assistance portée par une logique de réciprocité, d’échange, de lien social et de solidarité ? Jean-Jacques Amyot aborde de deux manières essentielles le contrôle social et l’autonomie dans le champ gérontologique. L’autonomie, valeur refuge ou valeur geôle ? Le « diktat » du bien-vieillir entraîne une injonction d’autonomie et montre combien le contrôle social est présent ; le dessaisissement de l’autonomie des personnes âgées « dépendantes » relègue la vieillesse à son territoire traditionnel, lui impose de respecter les limites traditionnelles des rôles qui lui étaient assignés. De ces postures naît l’ambivalence d’autonomie et du contrôle, déterminants majeurs de l’action gérontologique.

Le développement d’une précarité de masse, du chômage, de la pauvreté, obligent les institutions et structures à la mise en place de formes d’organisation du travail contraignantes en termes de temps passé avec l’usager et en évaluation des résultats. Ces transformations affectent les emplois et les pratiques du travail social et de l’inter­vention sociale alors que les professions reconnues du travail social continuent de défendre avec force l’émancipation des populations, la dimension sociale et éducative de leur activité. Elodie Albérola et Patrick Dubéchot reprenant la recherche du Credoc de 2003 intitulée « La notion d’autonomie dans le travail social : l’exemple du RMI », montrent combien les travailleurs sociaux sont pris dans un rapport de détenteurs du pouvoir de catégorisation avec l’usager, dépendant d’eux pour sa survie. Dans le RMI et aujourd’hui le RSA, l’autonomie est une finalité du projet programmatique. S’ils ne visent pas une conception dynamique de l’autonomie, du projet et du contrat, l’autonomie deviendra une norme de comportement et la procédure une méthode de contrôle. C’est ce qu’interrogent Roger Bertaux et Philippe Hirlet. Face à l’alourdissement des contraintes qui pèsent sur l’exercice professionnel et sur le fonctionnement des organisations d’action sociale, l’autonomie des intervenants sociaux et des organisations aurait-elle disparu ? Après avoir montré la progression de la puissance de cette gouvernance néolibérale, la réduction des intervenants sociaux à des fonctions d’exécution, et celle des institutions sociales et médico-sociales au rôle de simples prestataires de service, ils témoignent néanmoins d’un degré d’autonomie professionnelle qui est loin d’être nul.

 

Continuer le débat, oser le débat ?

Après ces diverses dimensions de la problématique contrôle social/autonomie, Marcel Jaeger pose la question. Il montre que la conception d’un contrôle social dans ses logiques intemporelles ne répond pas à l’interrogation partagée tant par les professionnels que par les usagers. De même, il note les désillusions de l’autonomie. Cependant il ne faut pas s’en tenir là, les enjeux et les processus sont plus complexes. Aussi rappelle-t-il l’irréductible indétermination des mouvements de la société, comme la part tout aussi irréductible de l’autonomie des individus.

Ainsi ce numéro de Vie Sociale contribue à montrer combien, malgré le contexte extérieur et ses orientations fortes vers la conformité et son contrôle, l’autonomie du Sujet est à chercher dans ce qui donne sens à l’action. Vincent Descombes, philosophe à l’EHESS, dans son ouvrage Le Complément de sujet (Gallimard, 2004) montre qu’une réflexion approfondie sur l’action est indispensable pour formuler de façon intelligible le projet moderne d’autonomie, dans ses dimensions morale, politique et juridique.

 

Chaire Travail social/Intervention sociale, Grif, Lise

 


[1]. Séminaire organisé au Cnam en 2008-2009. Les Éléments bibliographiques sur le sujet sont disponibles auprès de la Chaire Travail social/Intervention sociale au Cnam.

[2]. Lise (Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique), GRIF (Groupe de recherche et d’intervention en formation).

[3]. Initialement, la sociologie du contrôle social était une sociologie globale de la socialisation ou de la culture (cf. Ross, Merton, Durkheim…).

 

Faire un lien vers l'article dans la préface de revue: 
Afficher un lien vers cet article dans la préface de la revue