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Auteur(s): 
Marcel Jaeger
Lilian Gravière

Vie sociale publie régulièrement des numéros consacrés à l’histoire. Celui-ci est un peu particulier. Il fait suite à une journée d’étude organisée par l’Institut du Travail Social de la Région Auvergne (itsra), en partenariat avec le Conservatoire national des archives et de l’histoire de l’éducation spécialisée (cnahes), à Clermont-Ferrand, le 18 avril 2013. L’idée est d’en prolonger les apports par des articles qui ne se limitent pas à la restitution de cette seule journée. Pour autant, nous en conserverons ici l’esprit.

On relèvera d’emblée une ambiguïté : l’expression fondements idéologiques peut évoquer deux idées différentes et renvoyer à deux approches bien distinctes, selon le sens que l’on donne au mot idéologie :

  • soit un ensemble de croyances erronées, de convictions entraînant une conscience fausse du réel, avec la double dimension d’une conscience aliénée, réifiée, faisant obstacle à la science, mais aussi d’une conscience partisane, se présentant comme un « miroir inversé du réel » : dans cette optique marxiste, l’idéologie masque les rapports de domination tout en les alimentant, d’où la notion d’idéologie dominante au service de laquelle se mettent, objectivement, les philanthropes et les professionnels de l’aide à autrui ; on peut alors considérer que le travail social se fonde sur des idéologies qui, sous des formes diverses et changeantes, masquent sa finalité réelle : le contrôle social des populations à risque et menaçantes ; du coup, les fondements idéologiques du travail social renvoient à l’histoire des illusions ;

  • soit, avec une acception plus positive, un système d’interprétation du monde, la logique d’une idée comme l’écrivait Hannah Arendt, qui donne une représentation de l’unité et qui oriente l’action ; déjà à l’origine du mot, dans le prolongement de la Révolution française, un courant porté par les idéologues comme Destutt de Tracy, Cabanis…, voyait dans la notion d’idéologie un levier contre la métaphysique pour valoriser les faits de conscience et une organisation scientifique des idées ; on prendra alors le mot idéologie au sens de culture, de valeurs, par définition fondamentales.

Dire qu’il existe deux lectures possibles du titre de ce numéro, c’est aussi indiquer notre souci de donner de la place au débat. Nous retiendrons cependant ici la seconde lecture, plus positive.

C’est sans doute l’originalité de ce numéro d’offrir des pistes s’appuyant sur la conviction que le travail social est un champ où coexistent, se rencontrent, se succèdent, parfois s’affrontent, un certain nombre de visions du monde ou de modèles. Au-delà du débat idéologique au sens classique, c’est-à-dire au sens politique, ces modèles constituent la grammaire sous-jacente de pratiques trop souvent décrites comme de simples tâtonnements empiriques. La volonté est ici d’accomplir en quelque sorte une alternative à ce que l’on pourrait qualifier d’« histoire-bataille » des grandes figures du travail social, en lui substituant une histoire analytique, problématisée, une « histoire-problème », scientifique oserait-on peut-être dire.

Penser ou repenser l’histoire d’un champ pratique comme le travail social implique d’en redéfinir la dynamique interne. S’affirme discrètement ici l’idée d’une histoire qui procède plus par ruptures que par évolution linéaire et continue. Cela justifie d’ailleurs de mettre en perspective cette orientation avec la façon dont l’avenir est aujourd’hui conçu, ne serait-ce qu’à travers le projet de « refonder le travail social ». Que cela se fasse à l’occasion des états généraux du travail social annoncés pour l’automne 2014 ou dans le cadre d’une réflexion sur les héritages liés à des passés plus ou moins reculés, là encore il s’agit de ne pas s’enfermer dans une lecture hagiographique de l’histoire du travail social pour, plutôt, tenter de penser les mutations, voire les chocs qui la traversent.

La première partie du numéro tente de saisir l’état de la recherche historique sur le travail social. Il s’agit cependant moins de se livrer à une recension exhaustive de l’ensemble des travaux sur le sujet, que de délimiter les axes épistémologiques d’une activité encore à construire.

Marcel Jaeger s’essaie d’abord à déterminer la signification philosophique de ce qu’il nomme la réactivation de la préoccupation historique. L’analyse qu’il propose retrace les principaux modes de manifestation de cette préoccupation et ouvre le débat plus particulièrement à propos du travail social.

Lilian Gravière plaide pour l’introduction de la notion de paradigme, issue de la philosophie des sciences de Thomas S. Kuhn, au sein des études sur le travail social.

Brigitte Bouquet revient sur les travaux du Réseau histoire du travail social (rhts) qui, depuis sa création en 1988, a écrit sur de nombreux sujets liés au travail social français. Insistant sur le rôle de gardien de la mémoire, Brigitte Bouquet propose certains jalons de l’activité à venir du rhts.

Penser le travail social en termes d’une histoire non linéaire peut se faire de deux manières. C’est ce qu’indique la deuxième partie du numéro qui se consacre au travail social français.

Cette partie s’ouvre par une fresque aux accents autobiographiques signée par Jacques Ladsous. Le récit retrace l’évolution politique du travail social français à partir d’un choix de figures politiques marquantes. Ce tableau historique en forme de témoignage offre un panorama complet de la Révolution de 1789 à aujourd’hui, montrant à chaque étape l’enjeu politique implicite.

Cependant, au-delà du récit global, se font jour des analyses focalisées sur des moments plus particuliers de rupture, permettant de saisir des points de basculement, de transition.

C’est ce que fait ici Henri Pascal en étudiant les premières années de l’Association nationale des assistants sociaux (anas), lorsque s’ébauche un professionnalisme à la française pour le travail social. L’article se conclut par une esquisse de mise au clair des positions idéologiques de l’anas lors de ces années stratégiques de l’après-1945.

Régis Pierret livre ensuite une partie de ses travaux sur la justice pour mineurs en France. À partir de l’étude des conséquences induites par le débat sur les Apaches au début du xxe siècle, il montre notamment comment émergent alors les premières préoccupations éducatives, fondatrices quelques décennies plus tard du secteur spécialisé.

Si le travail social français a constitué des modèles propres, c’est pourtant souvent l’expérience du monde anglo-saxon qui l’a fortement inspiré. On ne peut parler de paradigmes en travail social ici sans citer l’exemple du social casework. Trois articles sont donc consacrés à cette méthode.

Lilian Gravière tente de dégager la philosophie sous-jacente au casework originel, celui de Mary E. Richmond, qu’il qualifie de professionnalisme à la fois empiriste et démocratique.

Claudine Valette-Damase s’interroge sur la psychanalyse propre au casework, et plus largement propre au travail social, aussi bien aux États-Unis d’Amérique qu’en France. Elle montre ici les ambiguïtés dans la réception de l’héritage freudien.

François Guérenne brosse un portrait à la fois personnel et intellectuel de Mathilde du Ranquet, assistante sociale, formatrice et théoricienne française du casework, mais aussi de la supervision ou encore du travail centré sur l’objectif, dont l’œuvre a marqué le dernier quart du xxe siècle.

La dernière contribution de cette troisième partie s’intéresse à l’autre grande branche du social work américain, le travail collectif. John Ward remonte ici à la source de ce dernier et analyse les discours des premiers promoteurs des settlements, dans leur confrontation aux problèmes raciaux.

Il est probable que l’ensemble du travail social soit aujourd’hui confronté à la nécessité de dessiner de nouveaux modèles. S’il est encore trop tôt pour savoir lesquels, leur grammaire, leur langage, leur style émergeront sans doute et de manière inédite des pratiques elles-mêmes, peut-être en tranchant radicalement avec ce que ce premier siècle d’existence du travail social aura bâti. Est-il possible de déceler dès à présent ces mouvements ? C’est à cette question que se consacre la dernière partie de ce numéro de Vie sociale.

Ce sont d’abord les mutations propres à l’éducation spécialisée qui sont ici plus particulièrement prises comme exemple d’un dépassement dont nous serions les contemporains.

Claude Wacjman tente ainsi d’éclaircir les implications conceptuelles, scientifiques et pratiques des évolutions sémantiques propres au champ du handicap.

Dans une veine assez similaire, Mireille Michel propose de cerner le sens des mutations linguistiques tendant à substituer la notion d’accompagnement à celle d’éducation.

Si les paradigmes du travail social se décèlent dans les actes, dans les discours de ses acteurs et penseurs, il n’est pas inutile de s’intéresser dans un dernier mouvement à l’histoire du principal média de transmission idéologique, l’appareil de formation. Marcel Jaeger, s’appuyant sur un rapport récent, décrit cette histoire à partir du dialogue complexe de cet appareil avec l’université. Au travers des multiples étapes de ce dialogue, se dessine en creux la confrontation d’un modèle se pensant comme professionnel avec ce qu’il considère comme son autre. Là encore l’histoire s’écrit sous nos yeux et il est trop tôt pour savoir ce qui émergera.

On l’aura compris, ce numéro de Vie sociale ne se veut pas exhaustif dans son propos. À partir des quelques tranches ici dépeintes, l’idée est bien plus de défendre une certaine conception de l’étude historique consacrée au travail social. À l’heure où commence à s’affirmer en France une reconnaissance officielle de la recherche propre à ce champ, l’expérience ici tentée peut-elle être de quelque utilité pour les travaux à venir ? Nous le pensons.

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