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Auteur(s): 
Pierre Gauthier

Pierre Gauthier*

 

Le trentième anniversaire du texte, désigné communément comme l’« Adresse de Nicole Questiaux aux travailleurs sociaux », mérite assurément qu’on relise (ou lise pour les plus jeunes) ce document qui a fait date dans l’histoire du travail social en France, mais largement oublié, voire passé inaperçu en dehors de ce milieu.

La ministre avait tenu à signer ce texte, qui avait valeur de circulaire (formellement, instruction aux préfets, la circulaire est un vecteur privilégié de la politique d’un gouvernement), la veille de quitter ses fonctions (en raison d’un désaccord avec le Premier ministre Pierre Mauroy, sur la gouvernance – comme on dirait aujourd’hui – de la Sécurité sociale).

Elle-même n’a jamais caché qu’elle regrettait profondément que la question lancinante de l’équilibre des comptes de la Sécurité sociale lui ait laissé bien peu de temps pour s’investir davantage, pendant un mandat qui n’a pas dépassé une année, donc relativement court, dans ce secteur.

Ce texte fut donc l’occasion d’une respiration hors de l’engrenage des réunions d’arbitrages financiers ; il rappelait l’existence d’un « terrain » où se jouent au quotidien les politiques sociales.

Le lecteur qui découvre ou redécouvre ce texte ne peut manquer d’être frappé par son actualité et sa modernité.

Il s’agissait en réalité d’un programme à moyen et long terme : les indications de calendrier qu’il contient, trop ambitieuses à l’évidence, n’ont jamais été respectées. Par contre, sur le fond, et en dépit des aléas politiques, cette « feuille de route » a largement inspiré la politique de l’État dans le domaine du travail social.

L’Adresse, document – pourquoi ne pas le dire ? – bavard, avait une qualité essentielle, rare, celle de donner un sens, et un sens clair, à des constructions largement empiriques : l’action sociale doit être un outil de transformation sociale et de démocratie ; elle doit être intégrée à l’action collective et non reléguée aux marges de la société ; il faut passer des démarches d’assistance à des démarches de réinsertion. C’est, comme l’ont relevé les étudiants dans une de leurs contributions que l’on trouvera à la fin de ce numéro de Vie Sociale, un document qui appelle à la mobilisation.

S’il est parfois connoté par les débats qui avaient cours à la fin des années 1970, et dont certains ont perdu la vigueur extrême qu’ils ont pu avoir, ce texte qui reste très moderne a un caractère prémonitoire, annonciateur des risques de dérive de notre société lorsqu’il prédit « le temps des marginaux ».

Au trentième anniversaire de sa parution, et alors que notre pays n’est jamais sorti d’une crise sociale majeure qui était déjà clairement perçue en 1981-1982, il a paru important de demander de le relire ou de le lire :

  • à de grands témoins qui ont eu la charge de son élaboration, qui étaient à la Direction de l’action sociale (DAS) et aux cabinets de la ministre et des secrétaires d’État qui lui étaient rattachés ; ce travail de rédaction collective fut du reste très consensuel (le seul sujet sur lequel il y eut débat porta sur la place respective des associations et du secteur public) ;
  • à des responsables et des acteurs des politiques d’action sociale conduites ces trente dernières années ;
  • à des groupes d’étudiants qui se préparent à entrer dans les métiers du travail social.

Le résultat de cette lecture à plusieurs voix fait apparaître une réelle convergence d’appréciations ; il donne surtout à croire qu’en trente ans l’essentiel n’a pas changé :

  • la crise, dont on n’est pas sorti, qui au contraire s’aggrave régulièrement ;
  • les politiques mises en place pour lui répondre avec leurs limites de plus en plus flagrantes ;
  • la place réservée, par ces politiques, au travail social, pourtant de plus en plus sollicité.

Permanence des problématiques, permanence des approches, permanence des difficultés et des échecs, il faut bien le dire. Dès lors deux questions doivent être posées et appellent des réponses que les articles qui suivent essaient de donner, de manière au moins implicite :

  • quel a été le sort de l’Adresse de Nicole Questiaux ?
  • la méthode peut-elle à nouveau servir ?

Posons clairement la question : ce texte n’a-t-il pas été oublié à peine publié et sa signataire partie du gouvernement ? La décentralisation dans le domaine social, mise en place juste après (lois de 1983 et 1986) n’a-t-elle pas contribué à cet oubli ? La création du CSTS (Conseil supérieur du travail social), sur laquelle on revient assez longuement dans les articles qui suivent, n’est-elle pas la seule manifestation tangible de son application ?

Allons plus loin. La sortie de l’Adresse n’a-t-elle pas été suivie, à la fin des années 1980, d’une période de vraie régression conceptuelle, avec, par exemple, l’élaboration d’une politique de la ville tenant largement à l’écart les travailleurs sociaux et inventant des sous-métiers ? Avec la découverte par les gouvernants de l’« urgence sociale » ? Avec les campagnes « pauvreté-précarité » dans lesquelles les gouvernants s’engouffrent derrière le regretté Coluche ? Avec le come-back de l’abbé Pierre comme sauveur suprême ?

Mais en sens inverse, au-delà de ces élans médiatiques et sociétaux, les orientations proposées par Nicole Questiaux ont servi de feuille de route au moins implicite, au moins partielle, aux politiques d’action sociale conduites en particulier par la DAS tout au long de cette période, d’autant plus facilement que la formulation de ces orientations avait fait suite à un processus de maturation, tout au long des années 1970 (marqué par exemple par le rapport Bianco-Lamy) et qu’elle exprimait la culture de très nombreux militants et décideurs du social, qui s’y retrouvaient parfaitement.

La méthode qui fut celle de l’Adresse peut-elle à nouveau servir, à un moment où un signe politique des nouveaux gouvernants au monde de l’action sociale, confronté à la montée des injonctions paradoxales, ne serait peut-être pas inutile, et où beaucoup de nos concitoyens ressentent, au moins confusément, le besoin de « faire société » ? Ma réponse sera négative.

Non, car à l’approche d’un approfondissement de la décentralisation qui verra peut-être mis enfin en vigueur cet article de la loi du 13 août 2004 qui fait du président du conseil général le leader des politiques sociales territoriales (article L 121-1 du Code de l’action sociale et des familles), un discours de l’État dans le domaine du travail social est peu audible.

Non, car le précédent de 1982, que le présent numéro de Vie Sociale permettra de mieux faire connaitre, reste un exemple désagréable d’absence de solidarité au sein d’un gouvernement puis de discontinuité politique qu’il ne faut pas répéter (le seul moment de rencontre entre l’esprit de l’Adresse et une politique gouvernementale fut à mon sens la loi Aubry de lutte contre l’exclusion, de juillet 1998).

Par contre, il ne serait pas déplacé ni incongru, à une époque où le Président des États-Unis lui-même a été travailleur social, qu’un signe politique soit enfin donné aux intervenants sociaux. Un des groupes d’étudiants qui ont accepté d’étudier l’Adresse voit les pistes de l’avenir dans, à la fois, un retour aux fondamentaux et le développement de la créativité et de l’inventivité des intervenants sociaux : tel était bien l’essentiel de ce qu’a voulu dire Nicole Questiaux dans sa circulaire et il n’est pas sans intérêt de constater que, trente ans après, de jeunes professionnels s’y retrouvent facilement.

 


* Président de l’Unaforis

 

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