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Auteur(s): 
Michel Prat

L’annonce de la disparition brutale d’Anthony Lorry, décédé le 6 janvier 2014, est venue frapper de stupeur l’ensemble du Cedias-Musée social, ses (anciens et actuels) collègues, les membres du conseil d’administration comme le comité de rédaction de Vie sociale. Bibliothécaire, webmaster, délégué du personnel depuis de longues années, Anthony Lorry, unanimement respecté et apprécié tant pour ses qualités professionnelles qu’humaines, était devenu au fil du temps une figure centrale de l’équipe du Cedias.

Étudiant en histoire à l’université Paris-Nord (Villetaneuse), il avait été amené à fréquenter la bibliothèque du Cedias dans le cadre de la préparation, sous la direction de Jacques Girault, de son mémoire de maîtrise qui portait sur les relations entre les anarchistes et les syndicats dans la banlieue nord de Paris avant 1914. Comme bien d’autres étudiants et jeunes chercheurs avant lui, il trouva aide et encouragement de la part de Colette Chambelland, alors conservatrice de la bibliothèque, elle-même grande spécialiste de l’histoire du syndicalisme. Et c’est sans doute à l’instigation de cette dernière qu’Anthony Lorry, de sensibilité libertaire, choisit d’effectuer son service civil comme objecteur de conscience à la bibliothèque du Cedias. Aide-bibliothécaire de mai 1996 à janvier 1998, il eut l’occasion à la fois de se familiariser avec le fonds de la bibliothèque, de découvrir sa vocation et de faire la preuve de ses capacités. Aussi, après un intermède au cours duquel, à l’initiative d’Édouard Secretan et d’Antoine Savoye, la Société d’économie et de science sociales lui confia la mission de reclasser et d’informatiser sa bibliothèque conservée au Cedias, Anthony Lorry fut-il embauché en octobre 1998 par notre fondation.

Heureuse décision : Anthony Lorry s’avéra vite être the right man at the right place. Au cours des quinze années suivantes, il confirma qu’il était un bibliothécaire et un archiviste-né. Passionné par le domaine de l’histoire sociale, ne cessant d’approfondir sa connaissance des collections et d’en découvrir des aspects nouveaux pour lui, il se montrait toujours prêt à renseigner les lecteurs, étudiants comme chercheurs confirmés, et à partager avec eux son savoir en leur signalant tel ou tel ouvrage ou document utile à leurs recherches. Mais, mieux encore, en acquérant de façon autodidacte une expertise hors du commun en informatique, il allait devenir l’homme de la situation, en contribuant de façon décisive à impulser et organiser la politique de modernisation techno-logique de la bibliothèque. En l’espace d’une dizaine d’années, celle-ci a en effet réussi à se doter d’un catalogue entièrement informatisé accessible en ligne à partir du site web du Cedias, lui-même entièrement refondu. Elle a pu en outre signaler ses collections dans les grands catalogues collectifs français (le sudoc pour les périodiques et le Catalogue collectif de France pour les monographies), et enfin amorcer, dans le cadre d’un partenariat avec la Bibliothèque nationale de France, la construction d’une bibliothèque numérique propre dans le domaine de l’histoire sociale, de l’économie sociale et de l’action sociale. Pour toutes ces réalisations, de leur conception intellectuelle à leur mise en œuvre technique en passant par leur organisation matérielle, Anthony Lorry fut un acteur-clé. Sans exagérer, on peut dire que grâce à lui, grâce à son inventivité et à un remarquable talent de « bricoleur », le Cedias et sa bibliothèque ont réussi, avec des moyens limités, à rattraper leur retard et à entrer dans le xxie siècle.

Toujours disposé à communiquer à d’autres ses connaissances et à mutualiser les expériences, Anthony Lorry, qui représentait le Cedias au sein du Codhos (Collectif des centres de documentation en histoire ouvrière et sociale), y fut l’avocat constant d’un travail coopératif et l’ardent défenseur d’une politique concertée de numérisation dans le domaine de l’histoire sociale en liaison avec la Bibliothèque nationale de France. De la même façon, en mettant à leur disposition ses compétences informatiques, il a permis à plusieurs revues, les Cahiers Jaurès, Mil neuf cent ou Les Études sociales (dont il était membre du comité de rédaction), de disposer d’un site Internet.

Autant que ses activités professionnelles le lui permettaient, Anthony Lorry a poursuivi ses travaux d’historien centrés sur l’histoire de l’anarchisme et du syndicalisme, donnant quelques contributions remarquées à des colloques, notamment lors du centenaire de la « Charte d’Amiens » de 1906. Il avait créé en 2004 le site « Pelloutier.net », centré sur ces questions et placé sous l’égide de la figure de Fernand Pelloutier, l’animateur de la Fédération des Bourses du travail, dont il rêvait d’éditer la correspondance. Au cours des dernières années, il avait aussi participé activement à la préparation et à la réalisation du Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone dans le cadre de la collection du « Maitron ». Les éditeurs du volume, qui paraîtra au printemps, ont d’ores et déjà décidé de le dédier à sa mémoire.

Les très nombreux messages qui nous sont parvenus témoignent de l’estime et de la reconnaissance dont Anthony Lorry jouissait dans son milieu professionnel, auprès des habitués de la bibliothèque et au-delà dans le monde de l’histoire sociale et de l’économie sociale. Sa disparition laissera un grand vide. Le Cedias-Musée social exprime sa profonde tristesse et sa sympathie à toute sa famille, ses parents, sa sœur, sa compagne et ses deux enfants.

Une réunion en son hommage, organisée conjointement avec le Codhos et le Maitron des anarchistes, se tiendra au Cedias au printemps.

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